Bien avant les Européens, des navigateurs polynésiens auraient relié Hawaï et l'île de Pâques
Hawaï et l’île de Pâques, distantes de 7 000 km, seraient les îles polynésiennes les plus proches génétiquement. Selon une étude génomique, un même peuple de navigateurs issu de Mangareva les aurait colonisées.
Une étude publiée dans la revue Science le 8 octobre 2026 révèle que les habitants de Hawaï et de l’île de Pâques (Rapa Nui) partagent un patrimoine génétique unique, malgré une distance de 7 000 kilomètres. Cette découverte suggère qu’un même groupe de navigateurs polynésiens, issu des îles Mangareva, aurait colonisé ces deux territoires. Les chercheurs Alexander Ioannidis (université Stanford) et Keolu Fox (université de Californie à San Diego) ont nommé cette culture de navigation Holomoana Nui, ce qui signifie « grand voyage océanique » en polynésien. Cette hypothèse repose sur des analyses génomiques, mais elle n’est pas encore une certitude absolue.
Lorsqu’un petit groupe de pionniers s’installe sur une île, il n’emporte qu’une partie de la diversité génétique de sa population d’origine. Ce phénomène, appelé effet fondateur, explique pourquoi certaines variantes génétiques rares deviennent fréquentes dans les îles éloignées. En Polynésie, ce processus s’est répété d’île en île, depuis les Samoa vers l’est. Keolu Fox explique que « d’une île à l’autre, nous sélectionnons une partie du patrimoine génétique, et cela façonne notre génome ». Par exemple, les habitants des îles les plus reculées partagent au moins dix fois plus de segments d’ADN hérités que les Finlandais, souvent cités comme référence pour leur faible diversité génétique.
Pour mener cette étude, l’équipe de Cole Shanks (université de Californie à Santa Cruz) a analysé les génomes complets de 1 050 habitants de Polynésie française, ainsi que 12 génomes inédits de Rapa Nui et des échantillons d’Hawaïens, Samoans et Tongiens issus du programme américain All of Us. Les chercheurs ont isolé les segments d’ADN d’ascendance polynésienne pour éviter les biais liés aux métissages récents. Sur 2 500 arbres de parenté reconstruits, Hawaï et Rapa Nui forment un duo isolé dans 61 % des cas, confirmant leur lien génétique fort. Hawaï n’est associé à Mangareva que dans 10,45 % des arbres, ce qui suggère une origine commune mais distincte.
L’analyse de 581 génomes tahitiens a permis de dater un goulot d’étranglement fondateur : la population effective est tombée à environ 837 individus il y a 34 générations, vers l’an 1069 de notre ère. Cette date correspond aux datations au carbone 14 des îles de la Société. Après cet effondrement, la population a connu une croissance exponentielle, suivie d’un nouveau déclin il y a neuf à dix générations, probablement lié aux épidémies introduites par les Européens au XVIIIe siècle. Ces données illustrent les défis démographiques rencontrés par les sociétés polynésiennes lors de leur expansion.
L’étude a identifié trois mutations génétiques rares chez les Polynésiens, responsables de maladies récessives : une provoque un déplacement précoce du cristallin (gène ADAMTSL4), une autre une perte progressive de la vue (gène PDE6B), et la troisième une maladie rénale rarissime (gène FAN1). Environ 2,2 % des Polynésiens étudiés portent cette dernière mutation, qui est absente de la base de données mondiale gnomAD (plus de 800 000 génomes analysés). Ces fréquences dépassent le seuil d’un porteur sur 200, fixé par le Collège américain de génétique médicale, justifiant potentiellement un dépistage ciblé, comme pour d’autres populations à risque (Amish, juifs ashkénazes).
L’étude souligne que les fréquences de ces mutations ne concernent que la Polynésie française, faute d’échantillons suffisants ailleurs. Elle recommande de distinguer chaque archipel plutôt que de regrouper tous les insulaires du Pacifique, car les Hawaïens, par exemple, pourraient porter des variantes génétiques différentes des Samoans. Près de 16 000 variantes courantes chez les Polynésiens manquent également dans gnomAD. Les auteurs insistent sur l’importance d’un modèle éthique où les communautés étudiées bénéficient des découvertes, comme le fait l’entreprise Variant Bio, qui reverse une partie des revenus issus des données génétiques aux populations participantes.
Les résultats génétiques de cette étude rejoignent d’autres disciplines scientifiques. L’arbre génétique obtenu rappelle le modèle linguistique proposé en 1966 par Robert Green, qui regroupait Hawaï, Mangareva et les Marquises. Il concorde également avec la dispersion du rat polynésien, transporté par les humains lors de leurs migrations. Ces convergences renforcent l’hypothèse d’une origine commune et d’un peuplement organisé des îles du Pacifique par des navigateurs expérimentés, capables de parcourir de longues distances en haute mer.

