Les Misérables, les lycéens et les "mauvais pauvres"
Sort aujourd'hui au cinéma une nouvelle adaptation du grand œuvre de Victor Hugo, dont depuis quelques jours, l'équipe vante les parallèles avec les mouvements sociaux qui secouent le pays. Parallèles qu'on serait bien en peine de trouver au visionnage, tant le film est grossier et inconséquent..
Une nouvelle version cinématographique des Misérables de Victor Hugo, réalisée par Fred Cavayé et sortie le 14 octobre 2026, est présentée comme une œuvre ambitieuse avec des acteurs renommés comme Vincent Lindon (Jean Valjean), Tahar Rahim, Camille Cottin et Noémie Merlant. Le film partage avec Le Comte de Monte-Cristo (sorti quelques années plus tôt) une durée, un budget et une ambition similaires. Cependant, la critique souligne que cette adaptation est un objet grossier, fidèle aux grandes lignes du roman mais dépourvu de profondeur. Elle simplifie excessivement les personnages et leurs motivations, notamment en transformant des figures complexes comme Javert ou Marius en archétypes psychologiques ou politiques. L’esthétique est jugée outrancière, avec des décors de jeu vidéo, des scènes de violence exagérées et un pathos de mauvais mélodrame, ce qui éloigne le film du sublime et de la complexité du texte original.
Le film prend des libertés importantes avec le roman de Victor Hugo, notamment en modifiant les origines et les motivations des personnages principaux. Jean Valjean est présenté comme un jeune homme désillusionné par la Révolution française, tandis que Javert est dépeint comme un enfant abandonné par une mère gitane et voleuse, une extrapolation jugée inutile et suspecte politiquement. Fantine, figure emblématique du roman, perd son passé d’ouvrière séduite par un étudiant bourgeois et est réduite à un rôle sans profondeur sociale. Les Thénardier, qui dans le livre exploitent Cosette, deviennent des bouffons monstrueux de cabaret. Marius, personnage ambivalent dans le roman, est transformé en un étudiant romantique et idéaliste. Ces changements appauvrissent la complexité des personnages, notamment celle de Gavroche, dont le rôle est réduit et dont la mort est présentée comme celle d’un insurgé politisé, alors que dans le roman, il est avant tout un enfant de la rue, motivé par la survie et la méfiance envers l’autorité.
Gavroche, l’un des personnages les plus emblématiques des Misérables, est presque absent du film. Dans le roman, ce jeune garçon des rues, dernier enfant des Thénardier, joue un rôle central : il circule entre les personnages et les classes sociales, incarne l’ironie dramatique et l’argot parisien, et meurt sur une barricade en citant Voltaire et Rousseau. Son personnage symbolise la misère et la révolte spontanée des plus pauvres, sans idéologie politique. Le film le réduit à quelques apparitions et en fait un insurgé, ce qui trahit l’esprit du roman. Cette modification est d’autant plus regrettable que Gavroche incarne une critique sociale puissante : sa révolte n’est pas motivée par des idéaux politiques, mais par la faim et la méfiance envers un pouvoir qui le réprime. Son absence dans le film reflète une tendance à minimiser la complexité des figures populaires dans les récits de révolte.
L’article évoque une expression utilisée par Victor Hugo, celle du mauvais pauvre. Dans le contexte du roman, cette expression désigne les pauvres qui refusent de se soumettre à la charité ou aux institutions, et qui, par leur attitude, remettent en cause l’ordre social établi. Hugo met en garde contre cette catégorie de pauvres, car leur existence questionne les fondements mêmes de la société. L’article établit un parallèle entre cette notion et les distinctions actuelles faites par les médias et les politiques entre les lycéens, dont la colère serait légitime, et les casseurs, présentés comme des individus sans cause claire ou violents par nature. Cette distinction reflète une volonté de classer les pauvres ou les révoltés en deux catégories : ceux qui méritent la compassion ou l’admiration, et ceux qui doivent être réprimés ou méprisés.
Le film sort à un moment particulier, alors que la France est secouée par des mouvements sociaux impliquant la jeunesse, comme les manifestations lycéennes. Une semaine après sa sortie, un retour des *Gilets jaunes* est également attendu. L’article souligne que le film, en escamotant des figures comme Gavroche et en simplifiant les causes de la révolte, participe à une vision réductrice des mouvements sociaux. Il illustre une tendance plus large à distinguer entre les *bons* pauvres (ceux qui se plient aux attentes sociales) et les *mauvais* pauvres (ceux qui résistent ou se rebellent). Cette vision est critiquée car elle nie la complexité des motivations des révoltés et justifie une répression sélective, où seuls certains types de colère sont légitimés par les institutions.

