« Apprenons à gérer notre peur du loup autrement que par l'abattage »
Pour répondre au désarroi des éleveurs, le gouvernement a encore augmenté le quota de loups abattables. Or cette solution ne résout rien, rappelle l'autrice de cette tribune, qui propose plutôt de reconstruire une intelligence symbolique de la cohabitation.
En France, le loup (Canis lupus) a été éradiqué au début du XXe siècle en raison de sa prédation sur les troupeaux d’élevage. Il a commencé à recoloniser naturellement le territoire français à partir des années 1990, en provenance d’Italie, où il avait été protégé. En 1992, l’espèce a été classée comme strictement protégée par la directive Habitats de l’Union européenne, imposant aux États membres de préserver ses habitats et de limiter les abattages. Depuis 2004, la France a mis en place un plan national de protection du loup, mais les conflits entre éleveurs et prédateurs persistent, notamment dans les Alpes et les Pyrénées, où les attaques sur les troupeaux sont les plus fréquentes. En 2023, on estimait la population de loups en France à environ 1 100 individus, contre seulement 80 en 1995.
Malgré les mesures de protection, la cohabitation entre les loups et les éleveurs reste conflictuelle. En 2022, 13 000 attaques de loups sur des troupeaux ont été recensées, entraînant la mort de 12 000 animaux, principalement des ovins. Les éleveurs dénoncent des pertes économiques importantes, estimées à 30 millions d’euros par an pour la filière ovine. Face à cette pression, l’État français autorise chaque année des abattages de loups dans la limite de 19 % de la population totale, conformément aux dérogations prévues par la directive Habitats. Cependant, cette solution est critiquée par les écologistes, qui soulignent son inefficacité à long terme et ses conséquences sur l’équilibre des écosystèmes.
Plutôt que de recourir systématiquement à l’abattage, des solutions alternatives de protection des troupeaux sont expérimentées en France. Parmi elles, l’utilisation de chiens de protection, comme le Patou (Patouiller, race de montagne), qui accompagnent les troupeaux et dissuadent les prédateurs. En 2023, environ 3 000 chiens de protection étaient déployés dans les zones à risque, réduisant les attaques de 80 % dans certaines exploitations. Une autre méthode consiste à installer des clôtures électrifiées, dont l’efficacité atteint 90 % lorsqu’elles sont bien entretenues. Des aides financières, comme le Fonds loup créé en 2018, subventionnent ces dispositifs à hauteur de 80 % de leur coût pour les éleveurs.
Plusieurs acteurs interviennent dans la gestion du loup en France. Les éleveurs, représentés par des syndicats comme la Fédération nationale ovine (FNO), sont en première ligne face aux attaques. L’État, via le ministère de la Transition écologique et des Parcs nationaux, encadre les dérogations d’abattage et finance les mesures de protection. Les associations de protection de la nature, comme Ferus ou ASPAS, militent pour une approche non létale et dénoncent les quotas d’abattage. Enfin, des scientifiques, notamment ceux de l’Office français de la biodiversité (OFB), étudient les populations de loups et évaluent l’impact des différentes mesures de gestion.
Le loup joue un rôle clé dans les écosystèmes en régulant les populations d’ongulés sauvages comme les cerfs ou les sangliers. Sa réintroduction naturelle favorise la biodiversité en limitant la surpopulation de ces espèces, qui peuvent causer des dégâts aux forêts et aux cultures. Cependant, son retour suscite des tensions avec les activités humaines, notamment l’élevage. En 2021, une étude de l’OFB a montré que les zones où le loup est présent voient une augmentation de 20 % de la diversité des espèces végétales, grâce à la régulation des herbivores. Pourtant, seulement 20 % des territoires français sont actuellement occupés par le loup, laissant une marge de recolonisation importante.
Pour concilier protection du loup et activités pastorales, des pistes de réflexion sont explorées. Une approche consiste à adapter les pratiques d’élevage, comme le regroupement des troupeaux la nuit ou l’utilisation de parcs de nuit mobiles, qui réduisent les risques d’attaques. En 2023, un projet pilote dans les Alpes a permis de diminuer de 50 % les attaques en testant cette méthode. Par ailleurs, des discussions sont en cours pour réviser le plan national loup, avec l’objectif de réduire progressivement les abattages au profit de solutions préventives. L’Union européenne pourrait également assouplir certaines règles pour permettre une gestion plus locale du prédateur, comme le suggère un rapport de la Commission européenne publié en 2022.

