Cuicui, meuh
Du Néolithique au 20ᵉ siècle, comment les humains ont-ils peu à peu domestiqué les animaux, au nom de leur protection, mais aussi de leur exploitation ? Comment ces discours ont-ils pu servir en miroir à d’autres rapports de domination, envers les femmes et les personnes colonisées ?.
La domestication des animaux désigne le contrôle progressif d'une espèce par les humains, incluant la maîtrise de sa reproduction. Ce processus, apparu lors de la révolution néolithique il y a environ 12 000 ans, a permis aux humains de transformer des espèces sauvages en animaux domestiques comme le chien, le chat, le cheval, le bœuf ou le mouton. Historiquement, cette domestication répondait à des besoins alimentaires, symboliques ou matériels. Cependant, elle repose aussi sur un droit de vie ou de mort exercé par les humains sur ces animaux, ce qui soulève des questions éthiques. La domestication peut se faire par capture, enfermement ou dressage, et elle ne se limite pas aux animaux de compagnie ou de ferme : des espèces sauvages comme les éléphants ou les fauves ont aussi été domestiquées, avec des succès variables.
Au Moyen Âge, la relation entre humains et animaux était interprétée à travers le prisme biblique, notamment le récit de la Genèse. Dans ce texte, Adam est présenté comme le maître de la création, ayant le pouvoir de nommer et de dominer les animaux, mais aussi sa femme Ève. Cette vision a contribué à stabiliser une ligne de partage entre les animaux domestiques, considérés comme fidèles à l'humain depuis la Chute, et les animaux sauvages, associés au péché originel. Un nouveau terme en ancien français, bête, est apparu pour désigner ces derniers, remplaçant le pecus (animaux herbivores domestiques) et la bestia (animaux sauvages carnivores). Cette dichotomie a renforcé l'idée d'une supériorité humaine et d'une hiérarchie entre les espèces.
À partir de la seconde moitié du 19ᵉ siècle, des mouvements de protection animale se sont développés en Europe, portés par une prise de conscience croissante de la souffrance animale. Ces mouvements ont conduit à l'augmentation du nombre d'animaux domestiques et au développement des zoos, présentés comme des espaces de protection en captivité. Cependant, cette volonté de protéger s'est étendue aux animaux sauvages, notamment ceux menacés d'extinction. L'histoire des zoos s'est alors croisée avec celle du colonialisme, car de nombreux animaux sauvages exposés en Europe provenaient de filières de capture implantées dans les empires coloniaux, notamment en Afrique. Les colonisateurs justifiaient leur intervention en prétendant que les populations locales étaient incapables de protéger ces animaux, ce qui a servi de prétexte à une domination culturelle et politique.
Les jardins zoologiques européens du 19ᵉ et du début du 20ᵉ siècle fonctionnaient comme des vitrines de propagande coloniale. Ils permettaient non seulement de documenter et d'inventorier les espèces animales, mais aussi de s'approprier les ressources faunistiques des territoires colonisés. Les animaux sauvages capturés dans les colonies étaient exhibés comme des trophées, illustrant la puissance et le contrôle des puissances européennes. Cette pratique a renforcé l'idée d'une supériorité occidentale, tout en servant de justification à l'exploitation des territoires et des populations locales. Les zoos sont ainsi devenus des symboles à la fois de la protection animale et de la domination coloniale.
L'article s'appuie sur les travaux de deux historiennes : Clémentine Girault, doctorante en histoire médiévale à l'Université Paris Cité, et Violette Pouillard, historienne et chargée de recherche au CNRS. Leurs recherches explorent les liens entre la domestication animale, les rapports de domination et les dynamiques coloniales. Elles analysent comment la protection des animaux a pu servir de justification à d'autres formes de domination, comme celle exercée envers les femmes ou les populations colonisées. Leurs travaux soulignent l'importance de replacer ces histoires dans leur contexte historique et culturel pour en comprendre les enjeux contemporains.

