Ces canaux provençaux vieux de cinq siècles rechargent les nappes et font vivre les paysans
Dans les Alpes-de-Haute-Provence, des réseaux de canaux gravitaires participent au maintien de l'humidité des sols et à la recharge des nappes phréatiques. Leur modèle de gestion, fondé sur la contribution obligatoire des propriétaires, est aujourd'hui fragilisé.
Dans les Alpes-de-Haute-Provence, un réseau de canaux gravitaires, certains datant de 1493, joue un rôle clé dans la gestion de l’eau. Ces infrastructures, reconnues d’utilité publique depuis 1807, dérivent l’eau de la Durance pour alimenter environ 40 exploitations agricoles et 140 particuliers. Leur gestion repose souvent sur des associations syndicales autorisées (ASA), des structures publiques contrôlées par l’État. Ces canaux, initialement conçus pour actionner des moulins ou alimenter des fontaines, sont devenus essentiels pour une agriculture locale dans une région naturellement sèche. Leur modèle de gestion, fondé sur une contribution obligatoire des propriétaires desservis, est aujourd’hui fragilisé par des défis économiques et sociaux.
Au-delà de l’irrigation, ces canaux participent à la recharge des nappes phréatiques en ralentissant l’écoulement des eaux. Par exemple, le canal de Manosque, long de 53 km, permet à des puits asséchés en hiver de se remplir dès sa remise en eau au printemps. Les spécialistes soulignent que ces infrastructures, surtout lorsqu’elles ne sont pas bétonnées, favorisent l’infiltration de l’eau dans les sols et la création de zones humides, soutenant ainsi la biodiversité. Selon Noël Piton, ingénieur agronome, jusqu’à 15 à 20 % du débit de la Durance peut être prélevé par ces canaux, mais une grande partie de cette eau retourne au milieu naturel. Pourtant, leur rôle écologique a longtemps été sous-estimé par les institutions.
La gestion des canaux repose sur un principe de bien commun : tous les propriétaires dont les terrains sont desservis doivent contribuer à leur entretien, qu’ils utilisent l’eau ou non. Cette organisation, formalisée par le statut d’ASA depuis 1865, évite les conflits d’usage. Par exemple, au canal de Manosque, chaque adhérent dispose d’un tour d’eau de 6 heures toutes les 6 jours, garantissant une répartition équitable. Cette logique collective est aujourd’hui menacée par l’urbanisation, qui grignote les tracés des canaux, et par la disparition progressive des agriculteurs participants. Dans les années 1960, la région comptait 650 canaux, contre moins de 100 aujourd’hui, en partie à cause de l’abandon de leur entretien.
Les canaux d’irrigation gravitaire, bien que moins performants en termes de rendement immédiat, présentent des avantages durables : ils n’utilisent pas d’énergie et entretiennent les sols et les paysages. Cependant, leur avenir est compromis par plusieurs facteurs. L’urbanisation, comme à Manosque où des zones d’activités empiètent sur les tracés, rend l’entretien plus complexe et coûteux. Les conflits d’usage s’intensifient avec les sécheresses accrues dues au changement climatique, tandis que les techniques modernes d’irrigation (goutte-à-goutte, aspersion) sont souvent privilégiées pour leur efficacité apparente. Pourtant, comme le souligne Valentin Valenzuela, maraîcher et éleveur, ces méthodes consomment de l’énergie et ne garantissent pas la recharge des nappes.
Face à ces enjeux, des acteurs comme l’*Association pour la sauvegarde de l’irrigation gravitaire et des ouvrages associés* (Asaig), présidée par Thierry Ruf, militent pour la reconnaissance de ces canaux comme *patrimoine immatériel*. Plusieurs pays européens, dont l’Italie et la Suisse, ont déjà inscrit des systèmes similaires sur la liste de l’Unesco. Les canaux provençaux, avec leur histoire et leur mode d’organisation unique, incarnent une *culture rurale des communs* qui pourrait disparaître. Leur sauvegarde nécessite un équilibre entre modernité et tradition, combinant les techniques d’irrigation pour répondre aux défis climatiques tout en préservant ces infrastructures séculaires.

