Cultiver la vie dans les cendres : écologies de survie au Liban-Sud
L’invasion israélienne du Liban-Sud ne détruit pas seulement des vies, des champs et des vergers : elle annihile les habitats et fait tout pour rendre le retour impossible. Parmi celles et ceux qui ont choisi de rester malgré le danger, des femmes s’attachent à cultiver la terre.
Depuis octobre 2023, le Liban-Sud subit des bombardements intensifs, notamment avec l'utilisation de munitions incendiaires et de phosphore blanc, qui ont endommagé durablement les écosystèmes locaux. Selon le ministère de l'Agriculture libanais, plus de 56 000 hectares de terres agricoles ont été détruits, dont 18 000 hectares d'oliveraies. Ces attaques visent délibérément les infrastructures agricoles, rendant la réinstallation des populations encore plus difficile. Parmi les 23 611 agriculteurs enregistrés dans le Liban-Sud et la vallée de la Bekaa, 77,9 % ont été déplacés, avec des pertes économiques estimées à au moins un milliard de dollars. Les champs, vergers et systèmes d'irrigation sont particulièrement touchés, transformant des paysages autrefois fertiles en zones stériles. Les familles, comme celle de Zainab Issa, ont fui leurs villages frontaliers avec Israël, emportant avec elles des souvenirs de générations de culture de la terre, désormais réduits en cendres.
Face à la destruction et à l'exil, des Libanais·es du Sud développent une forme de résistance pacifique en cultivant à nouveau la terre. Zainab Mahdi, agricultrice originaire de Naqoura, cultive un potager collectif dans une école de Tyr transformée en refuge pour déplacés. Elle explique que cultiver permet de maintenir un lien avec la terre et de nourrir les communautés locales, tout en préparant un éventuel retour. Son action s'inscrit dans une tradition plus large où les femmes jouent un rôle central, notamment lorsque les hommes quittent les villages pour se battre ou chercher du travail. L'anthropologue Munira Khayyat souligne que cette résistance par l'agriculture est essentielle pour contrer les tentatives israéliennes de rendre la région « zone morte ». Les cultures de légumes, herbes aromatiques et fruits permettent aussi de subvenir aux besoins alimentaires des déplacés, tout en transmettant des savoir-faire ancestraux.
Le Liban-Sud abrite de nombreux camps de réfugié·es palestinien·nes, comme celui de Burj El-Chemali, où Zahya Merhi, 84 ans, cultive un petit jardin depuis des décennies. Originaire de Safad en Palestine historique, elle a fui sa terre en 1948 lors de la Nakba (« catastrophe » en arabe), un événement marquant la création de l'État d'Israël et le déplacement forcé de plus d'un million de Palestinien·nes. Pour Zahya, jardiner est à la fois un acte de survie et un moyen de préserver son attachement à la terre, malgré les guerres répétées. Son jardin, où poussent oliviers, tomates et concombres, est un espace de respiration et de transmission pour sa famille. Elle compare la situation actuelle à Gaza, soulignant que le cycle de la violence et des déplacements persiste depuis près de 80 ans. Son histoire illustre la continuité des luttes pour la terre entre générations et frontières.
Dans le village de Kfar Kila, près de Nabatieh, Hoda Fawaz décrit la destruction totale de son village, bombardé à 90 % par l'armée israélienne. Les oliviers, symboles de la culture méditerranéenne et de la résistance, ont été déracinés ou brûlés, provoquant une douleur profonde chez les habitant·es. Les traces des combats sont visibles partout : champs incendiés, systèmes d'irrigation détruits et terres marquées par les chenilles des tanks. La poussière grise qui recouvre la ville de Nabatieh rappelle l'ampleur des dégâts. Hoda Fawaz et d'autres femmes en deuil évoquent ces pertes comme une attaque non seulement contre les habitations, mais aussi contre l'identité et la mémoire collective. Les oliviers, souvent associés à la paix et à la résilience, deviennent ici des victimes collatérales d'un conflit qui cherche à effacer toute trace de vie dans le Sud-Liban.
Le conflit au Liban-Sud dépasse la dimension militaire pour s'étendre à une guerre écologique et mémorielle. Les bombardements au phosphore blanc et l'épandage de glyphosate visent à rendre les terres impropres à toute culture, selon des témoignages et des rapports comme ceux du ministère de l'Agriculture libanais. Amnesty International qualifie les ordres d'évacuation forcés israéliens de « crime de guerre », car ils privent les populations de leurs moyens de subsistance. Les acteurs locaux, comme les familles de Zainab Issa ou Zahya Merhi, opposent à cette stratégie une résistance par la terre, en replantant et en transmettant des savoirs agricoles. Cependant, la question du retour reste incertaine : combien de temps faudra-t-il pour que les sols se régénèrent ? Comment préserver les traditions face à l'exil prolongé ? Ces enjeux soulignent l'interdépendance entre écologie, mémoire et politique dans une région où la terre est à la fois un enjeu de survie et de lutte identitaire.

