La face cachée de l'empire Nestlé, et 4 autres conseils de lecture
Pizzas Buitoni contaminées, Perrier peu « naturel »… En tête de notre sélection cette semaine, une enquête du journaliste Alexandre Duyck montre que les scandales des produits Nestlé ne sont que la partie émergée de l'iceberg..
L’économiste américain Thorstein Veblen a théorisé au début du XXe siècle que le capitalisme ne fonctionne pas par la concurrence, mais par le sabotage : des acteurs économiques limitent volontairement la concurrence, influencent l’État ou manipulent les clients pour dominer un marché. Ce principe est illustré dans l’enquête La face cachée de l’empire Nestlé d’Alexandre Duyck, qui révèle les pratiques controversées du géant suisse de l’agroalimentaire. Le livre détaille plusieurs scandales récents : des produits comme un lait pour bébé ou des pizzas Buitoni mis en cause pour des risques sanitaires, ou encore des eaux de source Perrier retravaillées industriellement, malgré leur image naturelle. Ces affaires impliquent des complicités présumées, dont celle d’une agence régionale de santé et d’anciens collaborateurs de l’État français. L’ouvrage explore aussi les conditions de travail dans les plantations d’huile de palme fournissant Nestlé, marquées par un management par la peur : les employés sont incités à se taire sous peine de sanctions, malgré des salaires élevés. Un exemple marquant est celui de Yasmine Motarjemi, responsable mondiale de la sécurité alimentaire, licenciée après avoir dénoncé des irrégularités. Son procès contre Nestlé a abouti à une victoire pour elle.
À l’occasion du centenaire de sa naissance, Ivan Illich (1926-2002), penseur critique de la modernité, est mis en lumière avec la réédition de ses entretiens avec le journaliste canadien David Cayley, compilés dans La corruption du meilleur engendre le pire. Ce livre rassemble deux volumes d’entretiens des années 1990, où Illich revisite son parcours intellectuel et questionne ses propres thèses antérieures. Il développe une réflexion radicale sur la parabole du bon Samaritain, qu’il considère comme une clé de lecture de l’histoire occidentale. Pour Illich, le christianisme institutionnalisé a corrompu cette parabole, devenant le péché originel de la modernité. Il y voit la matrice de l’âge des systèmes, un monde où les institutions et les technologies dominent les individus. Ce livre est présenté comme un testament spirituel d’Illich, offrant une analyse profonde de la topologie mentale des sociétés contemporaines, ancrée dans une perspective historique longue.
Dans Vers une économie humano-centrée, Pierre Veltz, ingénieur, sociologue et économiste, interroge le modèle économique actuel et propose une alternative radicale. Il remet en cause l’idée d’un retour industriel massif, soulignant que l’industrie traditionnelle ne créera plus beaucoup d’emplois. Selon lui, les secteurs porteurs de l’économie future sont ceux du soin, de la formation, de l’écologie et des métiers du vivant, des domaines aujourd’hui sous-payés, invisibilisés et méprisés. Veltz y voit une faute politique majeure : ces emplois, essentiels à la société, devraient être au cœur de la création de valeur, et non considérés comme des charges. Son livre propose de revaloriser ces métiers pour refonder une classe moyenne autour des services essentiels. L’auteur défend l’idée que soigner, éduquer ou préserver l’environnement n’est pas moins noble que produire des biens matériels. Son ouvrage, court et dense, offre une critique des consensus économiques actuels et des pistes pour une économie plus juste.
Irénée Régnauld, sociologue, propose dans La sommation technologique au temps des catastrophes une analyse critique des innovations technologiques, notamment de l’intelligence artificielle (IA). L’auteur dénonce un technofacisme à la française, comparable à des mouvements comme ceux d’Elon Musk ou Peter Thiel, mais avec des acteurs moins médiatisés. Il décrit un écosystème français acquis aux thèses du transhumanisme (amélioration des capacités humaines par la technologie) ou du darwinisme social (sélection des plus adaptés). Le livre explore ensuite les groupes opposés au déploiement des outils d’IA, avant de proposer une critique émancipatrice des technologies. Régnauld ne donne pas de solutions toutes faites, mais esquisse des pistes pour une régulation démocratique, une gouvernance plus transparente, voire le débranchement de certains outils comme la reconnaissance faciale. L’objectif est de structurer une réponse politique face aux défis posés par les évolutions technologiques.
Luc Gwiazdzinski, géographe, consacre *Décoloniser la nuit* à l’*habiter nocturne contemporain*, un sujet longtemps négligé par les pouvoirs publics et la recherche. Bien que la *Fée électronique* ait repoussé les limites de l’activité humaine dès le XIXe siècle, ce n’est qu’à partir des années 1990 que la nuit devient un objet d’étude et d’action publique, mais souvent pour la *diurniser* (la rendre similaire au jour), au profit d’une ville fonctionnant 24h/24. L’auteur aborde les problèmes liés à la nuit : *nuisances sonores*, *pollution lumineuse*, impact sur la *biodiversité*, et l’extension du *travail de nuit*. En France, 11 % des actifs travaillent au moins une fois de nuit sur une période de quatre semaines, une tendance préoccupante en raison des effets négatifs sur la santé. Gwiazdzinski recense les réponses apportées par les législateurs, les collectivités et les habitants, mais plaide pour un changement plus profond : *penser la nuit depuis la nuit*, en reconnaissant sa pluralité et ses contradictions. Son essai invite à repenser notre rapport au temps et à l’espace nocturne.

