Nos ancêtres marchaient sans chaussures, et les os de nos pieds s'en souviennent
Les chaussures pourraient bien affecter le volume de substance spongieuse à l'intérieur d'un os des chevilles. Cette découverte remet en question la compréhension de l'évolution de la marche chez l'homme..
Pendant des millions d'années, l'être humain a marché sans chaussures, posant directement la plante de ses pieds sur le sol. Cette pratique a façonné la structure interne de ses os, notamment ceux de la cheville. Les chercheurs estiment que cette adaptation a duré jusqu'à l'adoption massive des chaussures dans les sociétés industrialisées. Par exemple, les australopithèques, qui vivaient il y a environ 4,2 millions d'années, marchaient déjà sur deux jambes, mais leur style de marche différait du nôtre. Leurs pieds et leurs os portaient les traces de cette mobilité, différente de celle des humains modernes. Cette marche pieds nus a laissé une empreinte dans l'organisation des os, en particulier dans le réseau spongieux appelé os trabéculaire.
L'os trabéculaire est un tissu osseux spongieux situé à l'intérieur des os, comme ceux de la cheville. Il est composé de petites lamelles (trabécules) organisées en réseau, avec des cavités remplies de moelle osseuse. Contrairement aux os compacts, ce tissu se remodèle tout au long de la vie en fonction des sollicitations mécaniques. Les chercheurs ont étudié ce tissu chez 56 adultes américains décédés après l'an 2000, en utilisant des scanners CT haute résolution pour créer des cartes 3D. Ils ont comparé ces données à celles de 16 individus vivant pieds nus dans les îles Andaman et en Afrique. Les résultats montrent que les personnes marchant sans chaussures ont un os trabéculaire plus dense à l'avant de la cheville, avec des travées osseuses orientées dans davantage de directions.
Les chaussures modifient la répartition des charges sur le pied et la cheville. Selon l'étude, les personnes portant des chaussures ont un volume osseux trabéculaire plus important à l'intérieur et à l'arrière du pied. Cela suggère que les chaussures répartissent la pression vers la cheville interne et maintiennent le pied dans une position plus étendue. Les chercheurs, comme Thomas Püschel, anthropologue à l'université d'Oxford, soulignent que cette découverte remet en question les comparaisons entre humains modernes et fossiles. En effet, les chaussures pourraient fausser les interprétations sur l'évolution de la marche humaine, car elles introduisent une variable comportementale non naturelle dans la structure osseuse.
Pour comprendre comment nos ancêtres se déplaçaient, les scientifiques étudient les populations qui marchent encore pieds nus, comme celles des îles Andaman ou d'Afrique. Zewdi Tsegai, biologiste à l'université de Chicago, qualifie cette approche de fenêtre sur le passé. Ces populations offrent un modèle pour reconstituer la marche des australopithèques ou d'autres ancêtres humains. Leurs os, non altérés par des siècles de port de chaussures, révèlent des adaptations naturelles à la marche. Cette méthode permet de comparer directement les structures osseuses et de mieux cerner les différences entre les modes de déplacement anciens et modernes.
L'étude publiée en septembre 2023 dans le *Journal of Anatomy* et relayée par *New Scientist* met en lumière l'impact culturel et comportemental des chaussures sur la biologie humaine. Les chercheurs insistent sur la nécessité de prendre en compte ce facteur dans les études sur l'évolution. Thomas Püschel explique que les différences observées dans la structure osseuse interne montrent à quel point un choix vestimentaire peut influencer la morphologie du corps. Cette découverte invite à une réflexion plus large sur la manière dont les artefacts culturels, comme les chaussures, façonnent notre anatomie au fil du temps.

