Dronophobie : enquête sur le mal du XXIe siècle
En Ukraine, soldats et psychiatres découvrent le traumatisme d’une arme qui bouleverse les frontières de la guerre. L’article Dronophobie : enquête sur le mal du XXIe siècle est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Depuis 2026, les drones jouent un rôle central dans le conflit ukrainien, transformant les stratégies militaires et la vie quotidienne des populations. Les drones FPV (First Person View), chargés de 3 kg d’explosifs, sont omniprésents sur le front. Ils permettent aux pilotes de cibler avec précision des positions ennemies ou des véhicules, contrairement aux bombes planantes russes de 250 à 500 kg, qui rasent des bâtiments mais restent moins fréquentes. Les drones ne détruisent pas seulement : leur simple présence modifie les comportements. Par exemple, les déplacements en voiture deviennent risqués, car les pilotes de drones russes surveillent les routes pour frapper les véhicules. À Kramatorsk et Sloviansk, deux villes du Donbass encore sous contrôle ukrainien, les habitants doivent adapter leur routine en fonction de cette menace constante, entre deux frappes.
Pour se protéger des drones FPV, les autorités ukrainiennes ont installé des filets anti-drones, souvent fabriqués à partir de filets de pêche européens (Bretagne, Italie, Pays-Bas). Ces filets, tendus entre des pylônes espacés de 4 à 5 mètres, forment des tunnels protecteurs au-dessus des routes menant à Kramatorsk et Sloviansk. Cependant, leur efficacité est limitée : ils ne stoppent que les drones FPV, tandis que des modèles plus lourds comme les Lancet (drones russes) passent à travers. De plus, ces filets sont fragiles : le vent, les branches ou les accidents de voiture les endommagent régulièrement. Des soldats doivent alors les réparer en grimpant sur des échafaudages branlants, sous la menace constante des drones. Malgré leur utilité relative, ces filets symbolisent l’emprise des drones sur l’espace et l’esprit des habitants.
Dans les zones proches du front, comme Kostiantynivka, les habitants et les soldats vivent avec une angoisse permanente. Les drones ne frappent pas de manière aléatoire : ils traquent leurs cibles, transformant chaque déplacement en calcul de risque. Les soldats ukrainiens, comme Kuma, Balkan et Pasitchnik (un navigateur, un pilote et un sapeur), utilisent des scooters électriques pour se déplacer discrètement, évitant les véhicules blindés, cibles privilégiées des pilotes de drones russes. Pour eux, une frappe de drone est plus stressante qu’un obus : « L’obus est aveugle, il ira s’écraser à une centaine de mètres de vous la plupart du temps, et dans tous les cas, il ne vous poursuivra pas. » Le drone, en revanche, industrialise la traque, rendant chaque individu vulnérable à une attaque personnalisée.
Les pilotes de drones ukrainiens, comme Balkan, sont considérés comme des « petits dieux » par leurs pairs. Leur rôle va au-delà du simple guidage : ils décident qui vit ou meurt en choisissant leurs cibles. Contrairement aux missiles ou obus, qui visent des coordonnées, les drones permettent une traque en temps réel, avec une conscience directe de la présence humaine derrière la cible. Un pilote peut, par exemple, poser son drone sur une position ennemie et déclencher une explosion, ou cibler une voiture en fuite. Cette capacité à adapter leur attaque en fonction des réactions de l’ennemi rend les drones particulièrement redoutables. Les pilotes russes utilisent la même tactique, transformant chaque vol en une partie d’échecs mortelle.
La menace permanente des drones a un effet dévastateur sur la santé mentale des soldats et des civils. Yuliia Matvieieva, une professionnelle de santé mentale, explique que le stress lié aux attaques de drones diffère des situations de stress aigu classiques : il n’y a ni début ni fin clairement définis, mais une période prolongée d’attente et d’hypervigilance. Les soldats doivent constamment écouter pour détecter le bourdonnement caractéristique des drones, un bruit qui peut se transformer en une « ruche insoutenable » lorsque des dizaines d’appareils opèrent simultanément. Pour éviter d’être repérés, ils doivent se cacher dans des fourrés ou attendre que le danger passe. Cette tension constante épuise les individus, les plongeant dans un état d’anxiété anticipatoire difficile à gérer.
Face à la domination des drones sur le champ de bataille, l’Ukraine a mis en place des formations spécifiques pour ses soldats. Par exemple, la 28e brigade mécanisée organise des entraînements où les recrues apprennent à utiliser des fusils à pompe modifiés pour abattre des drones. Ces armes, conçues en Israël et fabriquées en Ukraine, sont équipées de cartouches spéciales pour cibler les petits drones FPV, et non les modèles plus lourds comme les Shahed. Les soldats doivent aussi passer un examen final : une marche de trois jours en zone hostile. Malgré ces efforts, l’efficacité des armes anti-drones reste limitée, comme en témoigne l’instructeur « Santa », qui préfère garder sa kalachnikov en cas de retour au front.

