Satellites gigantesques et miroirs par milliers : la start-up californienne qui rêvait de rallumer le Soleil pendant la nuit
L'entreprise américaine Reflect Orbital ambitionne de réfléchir la lumière du Soleil depuis l’espace pour éclairer ponctuellement certaines zones de la Terre, notamment des centrales photovoltaïques. Un projet inédit par son ampleur, qui inquiète astronomes et écologues et met en lumière l’absence de réglementation spécifique sur la luminosité des satellites..
Reflect Orbital est une start-up californienne fondée en 2021, surnommée The Sunlight Company, qui propose un projet ambitieux : déployer des milliers de miroirs dans l’espace pour réfléchir la lumière du Soleil vers des zones précises de la Terre. L’objectif principal est de prolonger artificiellement la durée d’ensoleillement, notamment pour augmenter la production des centrales photovoltaïques. Le premier satellite de démonstration, nommé Eärendil-1, devrait être lancé d’ici la fin de l’année 2026. Ce satellite pèse 142 kilogrammes et sera placé à environ 600 kilomètres d’altitude. Sa pièce maîtresse est un miroir de 18 mètres carrés, composé d’une membrane 28 fois plus fine qu’un cheveu, qui se déploiera comme un cerf-volant une fois en orbite. L’entreprise envisage à terme d’envoyer jusqu’à 50 000 de ces réflecteurs d’ici 2035.
Le miroir de Eärendil-1 est conçu pour réfléchir la lumière solaire vers une zone au sol pendant cinq minutes, avec une intensité lumineuse d’environ 0,1 lux (unité de mesure de l’éclairement lumineux), comparable à celle de la pleine Lune. La stabilité du miroir est cruciale : une déformation, même minime, pourrait altérer la précision du faisceau lumineux renvoyé vers la Terre. Tristan Semmelhack, cofondateur et directeur technique de Reflect Orbital, souligne que maintenir la membrane parfaitement plate et stable représente un défi technique majeur. Ce projet s’inspire d’une tentative russe des années 1990, le programme Znamya, qui avait échoué en raison de la diffusion trop large de la lumière et de difficultés à stabiliser le miroir. Les progrès récents en science des matériaux et la réduction des coûts de lancement (divisés par 100) rendent aujourd’hui ce projet plus réalisable.
Reflect Orbital présente plusieurs applications potentielles pour sa technologie. Parmi les plus citées figurent les chantiers nocturnes et les opérations de secours, où un éclairage artificiel pourrait être utile. Ben Nowack, cofondateur et PDG de l’entreprise, mentionne que les organismes de recherche et de sauvetage pourraient être parmi les premiers clients. Cependant, l’objectif principal reste énergétique : prolonger la production des centrales solaires pour accélérer la transition vers les énergies renouvelables et réduire la dépendance aux énergies fossiles. L’entreprise promet que seuls quelques centaines de clients suffiraient à rendre l’activité rentable et assure que des zones d’exclusion seront mises en place autour des observatoires et des habitats sensibles pour limiter les impacts.
Le projet soulève de vives inquiétudes parmi les astronomes. Selon l’American astronomical society, Eärendil-1 pourrait produire une luminosité optique jusqu’à quatre fois supérieure à celle de la pleine Lune. Cela risquerait de masquer les signaux des objets astronomiques et de saturer les détecteurs, rendant impossible l’observation spatiale. Robert Massey, de la Royal astronomical society britannique, dénonce un projet qui « aurait un impact désastreux sur la science astronomique » et entraverait le droit de chacun à profiter du ciel nocturne. Les perturbations pourraient aussi compliquer la détection d’astéroïdes proches de la Terre ou le suivi des débris spatiaux, essentiels pour la sécurité spatiale.
Les écologues et spécialistes de la santé humaine alertent sur les conséquences d’un éclairage artificiel intense la nuit. Kevin Gaston, professeur émérite à l’université d’Exeter, explique que cette lumière, rencontrée à des heures inhabituelles, pourrait perturber les rythmes biologiques des espèces diurnes et nocturnes. Les insectes pollinisateurs nocturnes, les oiseaux migrateurs et les humains seraient particulièrement affectés. Chez l’humain, l’exposition à une lumière artificielle nocturne menace de dérégler la production de mélatonine, une hormone régulant le sommeil, et pourrait avoir des répercussions sur l’horloge biologique. À plus grande échelle, ces perturbations pourraient affecter les cycles du carbone et des nutriments, compromettant ainsi les écosystèmes dont dépendent les énergies renouvelables.
Richard Green, astronome émérite à l’université d’Arizona, propose une solution plus simple pour augmenter la production d’énergie solaire : construire davantage de centrales solaires au sol ou agrandir les installations existantes, sans recourir à des miroirs géants en orbite. Cette approche éviterait les risques écologiques et astronomiques liés au projet de Reflect Orbital. L’entreprise défend quant à elle son projet en affirmant que seule une infime partie de la population mondiale serait concernée par ses faisceaux lumineux. Elle promet également des mesures pour limiter les impacts, comme des zones d’exclusion autour des observatoires et des habitats sensibles.
La Federal communications commission (FCC), agence américaine régulant les télécommunications, a donné son feu vert à Eärendil-1 en juillet 2026, estimant que les risques pour l’intérêt public étaient « extrêmement faibles ». Cependant, cette décision révèle un vide réglementaire : aucune autorité américaine ne régit spécifiquement la luminosité des satellites. Richard Green y voit le symptôme d’une politique privilégiant l’innovation et la compétitivité spatiale au détriment des enjeux environnementaux à long terme. Au niveau international, le Comité des Nations unies pour l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique (Cupeea) débat de la protection du ciel nocturne, mais aucun traité contraignant n’encadre les constellations de miroirs. Le traité de l’espace de 1967, bien qu’il pose des principes généraux, ne prévoit pas de mécanisme pour bloquer une autorisation nationale. Ainsi, Reflect Orbital pourrait avancer sans véritable opposition juridique internationale.
Quatre organisations environnementales américaines, menées par *DarkSky International*, ont appelé la FCC à revenir sur son autorisation pour **Eärendil-1**. Elles dénoncent un projet susceptible de perturber l’astronomie, les écosystèmes et la santé humaine. En mars 2026, l’*American astronomical society* a publié une pétition soulignant les risques pour l’observation spatiale. De son côté, la *Royal astronomical society* britannique a également critiqué le projet, affirmant qu’il « scarifierait définitivement le ciel nocturne ». Ces oppositions reflètent une prise de conscience croissante des impacts potentiels de l’activité spatiale sur l’environnement et la science, alors que les régulations peinent à suivre le rythme des innovations technologiques.

