Pourquoi les sciences économiques et sociales dérangent toujours, soixante ans après leur création
Depuis 1966, les sciences économiques et sociales sont devenues une matière scolaire incontournable. Toujours présentes de la seconde à la terminale, elles n’ont pourtant jamais cessé d’être un champ de bataille politique..
En 1966, à la rentrée scolaire, 200 classes de seconde en France expérimentent un nouvel enseignement appelé « initiation aux faits économiques et sociaux ». Cette matière, qui deviendra les sciences économiques et sociales (SES), est créée pour structurer une nouvelle série du baccalauréat. Initialement nommée série B, elle évolue ensuite en série ES avant de disparaître en 2020 avec la réforme Blanquer. L’objectif était de démocratiser l’accès au savoir économique et social, en rompant avec le cloisonnement traditionnel entre l’enseignement primaire (destiné aux classes populaires) et secondaire (réservé à la bourgeoisie). Ce projet s’inscrit dans le mouvement de démocratisation scolaire des années 1960, porté par le régime gaulliste, qui cherche à transformer l’architecture éducative française.
Dès leur création, les SES ont suscité des résistances de la part de plusieurs acteurs. Le général de Gaulle et son Premier ministre Georges Pompidou souhaitaient une hiérarchie claire entre les séries du baccalauréat, privilégiant les disciplines traditionnelles comme les lettres et les sciences exactes. Les professeurs de philosophie, quant à eux, ont vu d’un mauvais œil l’émergence de cette nouvelle discipline, craignant une intrusion dans leur domaine. Ils ont même lancé une pétition signée par de nombreuses figures de la discipline pour s’opposer à son intégration. Par ailleurs, les sciences et techniques de l’économie (STE), ancêtres de l’économie-gestion, voulaient conserver le monopole de l’enseignement économique. Ces oppositions illustrent le caractère éminemment politique de l’éducation et la lutte pour définir ce qui constitue un « bon » enseignement des sciences sociales.
L’approche pédagogique des SES, portée par l’historien Charles Morazé, s’inspire de l’école des Annales et de Fernand Braudel. Elle repose sur une méthode dite par « objets-problèmes », qui consiste à croiser plusieurs disciplines des sciences sociales (économie, sociologie, histoire, géographie) pour analyser une même question. L’objectif n’est pas de former des spécialistes, mais de permettre aux élèves de comprendre le monde dans lequel ils vivent. Cette pédagogie active encourage les élèves à devenir acteurs de leur apprentissage, notamment via l’analyse de documents liés à l’actualité. Les programmes de 1967 soulignent que l’enjeu est moins d’accumuler des savoirs que de développer une attitude intellectuelle chez les élèves, en leur transmettant des compétences comme la lecture, l’analyse et la synthèse de textes, graphiques et tableaux.
Les SES se sont institutionnalisées au fil des décennies. Dès 1969, un Capes (Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré) est créé pour recruter des enseignants spécialisés. En 1977, une agrégation est mise en place, et en 1982, les classes préparatoires B/L (lettres et sciences sociales) voient le jour. Un corps d’inspection dédié est également créé, dirigé initialement par l’historien de l’économie Guy Palmade. Parallèlement, l’Association des professeurs de SES (Apses) est fondée en 1971 pour fédérer ce corps enseignant et défendre l’esprit original des SES. Cette institutionnalisation reflète la reconnaissance progressive de cette discipline, malgré les résistances persistantes.
À partir des années 1980, des officines patronales commencent à influencer les programmes des SES, cherchant à orienter leur contenu vers une vision plus orthodoxe de l’économie. Ces groupes, souvent dirigés par des hauts fonctionnaires ayant rejoint le secteur privé (comme Michel Pébereau, ancien haut fonctionnaire devenu PDG de BNP Paribas), accusent les SES d’être responsables de l’inculture économique des Français. Ils publient des audits de manuels scolaires pour dénoncer leurs lacunes, tout en cherchant à éliminer les questions sensibles comme les classes sociales, les conflits ou les inégalités. Leurs pressions aboutissent à un cloisonnement croissant entre économie et sociologie, à une augmentation du volume des programmes et à une approche plus prescriptive, au détriment des débats et de la pédagogie active.
L’Association des professeurs de SES (Apses), créée en 1971, joue un rôle clé dans la défense de l’esprit original des SES. Forte de plus de 40 % d’adhésion parmi les enseignants de la discipline, elle s’oppose aux tentatives de normalisation des programmes et milite pour préserver le pluralisme et la pédagogie active. L’Apses a notamment joué un rôle central lors des réformes des programmes, en organisant des stages de formation et en publiant des analyses pour contrer les influences patronales. Elle incarne ainsi la résistance des enseignants face aux pressions extérieures visant à transformer les SES en une discipline plus technique et moins critique.
En avril 2026, une nouvelle offensive contre le pluralisme des SES est menée par Philippe Aghion, qui a présidé la commission chargée de rédiger les programmes actuels. Il déclare devant une commission d’enquête du Sénat avoir *refait complètement les programmes de SES parce qu’avant ils lisaient Alternatives Economiques. Maintenant, on fait vraiment de l’économie sérieuse au lycée*. Cette déclaration illustre une volonté de réduire la dimension critique et pluridisciplinaire des SES, en les alignant sur une approche plus orthodoxe de l’économie. Elle rappelle que le pluralisme reste un combat permanent pour les défenseurs de cette discipline, qui continue de susciter des tensions soixante ans après sa création.

