Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science
L’ESSENTIEL Si le panda était déjà connu en Chine, le père Armand David a permis de le faire découvrir à la science européenne au XIXᵉ siècle. L’apport scientifique de ce grand naturaliste ne se résume pas au panda, de nombreux animaux et plantes portent son nom.
Armand David, né en 1826 à Espelette (Pyrénées-Atlantiques) et mort en 1900 à Paris, était un missionnaire lazariste français devenu naturaliste, botaniste, zoologiste et explorateur. Il a joué un rôle clé dans la découverte de la biodiversité asiatique pour la science européenne au XIXe siècle. En 2026, son bicentenaire coïncide avec celui du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris, où il a envoyé des milliers de spécimens. Son travail illustre une époque où la science naturaliste se construisait par les voyages, les collectes et les échanges entre savants, bien avant l’usage généralisé de la photographie. David appartient à une génération d’explorateurs-naturalistes comme Alfred Russel Wallace ou Philipp Franz von Siebold, qui ont enrichi les collections européennes avec des espèces asiatiques.
En 1869, dans la région de Moupin (aujourd’hui Baoxing, dans la province du Sichuan en Chine), Armand David observe et obtient des spécimens d’un animal noir et blanc alors inconnu de la science occidentale. Ces spécimens, naturalisés ou non, sont envoyés au MNHN à Paris, où ils permettent la description scientifique de l’espèce, nommée aujourd’hui Ailuropoda melanoleuca. Le panda ne devient un fait scientifique que lorsqu’il est associé à une chaîne de preuves : un lieu, une date, un collecteur, un spécimen, une collection, une description et une publication. Cette démarche reste valable aujourd’hui, même avec l’usage de la photographie. Les spécimens historiques du panda sont désormais des objets patrimoniaux majeurs, conservés dans les collections nationales.
Avant l’ère de la photographie de terrain, les naturalistes comme Armand David s’appuyaient sur deux supports pour prouver leurs découvertes : le spécimen conservé dans les collections et l’image imprimée. La photographie existait au XIXe siècle, mais son usage en expédition était limité par des contraintes techniques (matériel encombrant, temps de pose, fragilité des procédés). David a illustré cette méthode avec son ouvrage Les Oiseaux de la Chine, publié avec Émile Oustalet, qui comprenait 124 planches lithographiées. Ces planches permettaient de stabiliser visuellement les formes, les plumages et les proportions des oiseaux, offrant une preuve visuelle accessible aux lecteurs. Aujourd’hui, même avec la photographie numérique, les collections scientifiques rappellent qu’une image seule ne suffit pas : sa valeur dépend du protocole, du contexte et de l’archive associée.
Le travail d’Armand David s’inscrit dans un contexte marqué par les grandes explorations naturalistes et les rapports asymétriques entre les puissances européennes et les sociétés asiatiques au XIXe siècle. Son œuvre est à la fois un apport majeur à la connaissance de la biodiversité chinoise et un épisode de l’histoire impériale. Les spécimens envoyés à Paris ne sont pas seulement des objets biologiques, mais aussi des témoins de relations historiques, de réseaux missionnaires et de collaborations locales souvent peu visibles dans les récits européens. En Chine, notamment dans la région de Baoxing, la mémoire de David reste forte, avec plusieurs lieux patrimoniaux rappelant son rôle dans la « découverte scientifique » du panda.
Le cerf du Père David (Elaphurus davidianus) est un autre animal emblématique associé à Armand David. Observé par lui dans le parc impérial de Nanhaizi près de Pékin, cette espèce a disparu à l’état sauvage en Chine. Cependant, des individus conservés en Europe ont permis sa survie en captivité, puis sa réintroduction. Aujourd’hui, la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre) conserve des représentants de cette espèce, encore classée avec prudence en raison de la fragilité des populations réintroduites. Ce cas illustre comment les collections et les parcs zoologiques peuvent servir de réserves de mémoire biologique, permettant de sauver des espèces de l’extinction.
L’héritage d’Armand David dépasse largement le panda et le cerf. De nombreuses espèces animales et végétales portent son nom, comme deux coléoptères conservés au MNHN : Carabus (Apotomopterus) davidi davidi et Trictenotoma davidi. Son travail a couvert l’entomologie, la botanique, l’ornithologie et l’histoire des collections, montrant qu’il était un collecteur généraliste. Aujourd’hui, ses collections prennent une valeur nouvelle dans un contexte de crise de la biodiversité. Les spécimens anciens permettent de documenter la présence passée d’espèces, leur distribution, leur variabilité morphologique, leur ADN ou leur environnement historique. Par exemple, un spécimen collecté il y a 150 ans peut répondre à des questions actuelles sur les écosystèmes ou les pathogènes.
Commémorer Armand David en 2026 permet de raconter plusieurs histoires simultanées : l’histoire de la Chine au XIXe siècle, celle du MNHN comme institution de collecte et de conservation, celle des images scientifiques avant la photographie, et celle du panda ou du cerf du Père David. Son bicentenaire invite aussi à réfléchir sur des enjeux actuels, comme la traçabilité des preuves scientifiques, le rôle des collections dans la crise de la biodiversité, ou encore la manière dont les objets scientifiques relient des pays, des époques et des cultures. Les collections d’histoire naturelle sont ainsi un carrefour culturel et scientifique majeur, dont l’importance dépasse celle des espèces emblématiques comme le panda. Son histoire rappelle que la science se construit par des réseaux d’hommes, de collaborations locales et d’institutions, et non par une simple « découverte » isolée.

