Routes, stations de ski
Fermée depuis novembre 2019, la piscine municipale Vaucanson à Grenoble a été choisie pour devenir le siège de la future Cit’Écobat, cité des métiers du bâtiment sobre, durable, connecté. Greta de Grenoble , Fourni par l'auteur L’ESSENTIEL Longtemps, l’action publique s’est pensée comme un art de construire, d’aménager et d’étendre les infrastructures.
L’action publique traditionnelle se concentrait sur la construction et l’expansion des infrastructures. Aujourd’hui, face au changement climatique, une nouvelle compétence émerge : savoir dire stop à des projets devenus insoutenables. Cela implique de renoncer à des routes, des stations de ski ou des permis de construire lorsque leurs conditions d’existence disparaissent. Par exemple, à Caen, un écoquartier a été abandonné après dix ans de travail en raison de la montée des eaux prévue d’ici la fin du siècle. Cette transformation n’est pas idéologique, mais pragmatique : elle repose sur des données scientifiques montrant que certains projets ne sont plus viables à long terme. Les décideurs publics doivent désormais évaluer la soutenabilité des projets au-delà de leur durée de vie immédiate.
Une recherche a recensé 74 cas de renoncement dans des territoires français, illustrant cette tendance émergente. Ces cas incluent l’abandon de routes en Ille-et-Vilaine, la suspension de permis de construire dans le Pays de Fayence pour préserver les ressources en eau, ou encore la fermeture de stations de ski comme Céüze dans les Hautes-Alpes. D’autres exemples concernent la non-reconstruction de la piscine Vaucanson à Grenoble, en raison de coûts énergétiques et de maintenance trop élevés. Ces décisions montrent que le renoncement n’est pas isolé, mais reflète une transformation plus large des priorités publiques. Une carte interactive recense ces cas pour visualiser leur répartition géographique.
Le renoncement ne signifie pas un abandon pur et simple, mais une réévaluation des projets en fonction de leur compatibilité avec les conditions d’habitabilité futures. Par exemple, à Lamballe-Armor, la fermeture d’une route a permis de protéger les amphibiens tout en maintenant des accès agricoles via un itinéraire alternatif. À Céüze, l’arrêt du ski a laissé des infrastructures inutilisées, soulignant la nécessité de démanteler ces héritages. Ces décisions s’appuient sur deux critères : la soutenabilité, qui évalue si le projet préserve les ressources essentielles, et la durabilité, qui examine sa capacité à être maintenu dans le temps. Leur croisement permet d’identifier quatre situations possibles, allant de la fragilité soutenable à la continuité soutenable.
Plusieurs freins rendent ces décisions difficiles. Les règles actuelles favorisent l’expansion plutôt que le retrait, car elles sont évaluées sur des indicateurs comme le nombre de constructions ou de visiteurs. De plus, les modèles économiques locaux dépendent souvent de la croissance des volumes vendus, comme les mètres carrés construits ou les nuitées touristiques. Les financements publics sont aussi plus faciles à obtenir pour créer un équipement que pour organiser sa fermeture ou sa dépollution. Enfin, les infrastructures existantes créent des verrouillages : une route nouvelle réorganise les déplacements et les activités autour d’elle, rendant son abandon complexe. Ces verrouillages sont renforcés par des capitaux fixes importants, comme dans l’aviation ou l’agriculture, où l’investissement initial nécessite une utilisation continue pour être rentable.
Un renoncement engendre des coûts immédiats : démontage d’infrastructures, signalisation de routes fermées, ou traitement des droits fonciers. Par exemple, à Céüze, les remontées mécaniques et les bâtiments abandonnés représentent un passif à gérer. La question de la justice est centrale : qui supporte ces coûts ? Les acteurs locaux, les milieux naturels, ou les générations futures ? Sans financement dédié, les économies immédiates reportent les dépenses sur d’autres, ce qui peut aggraver les inégalités. Thibaud Tiercelet, directeur général d’une société publique locale d’aménagement, souligne que « la réalité a changé », rendant nécessaire une redistribution équitable des coûts pour éviter de pénaliser certains groupes.
Pour qu’un renoncement soit efficace, il doit s’accompagner d’un travail sur l’après : réaffectation des infrastructures, financement du retrait, et organisation des fonctions utiles. À Lamballe-Armor, la fermeture d’une route a été accompagnée d’un itinéraire alternatif et de la création d’une voie verte, préservant à la fois l’environnement et les usages locaux. À Pays de Fayence, la limitation des constructions a été inscrite dans le schéma de cohérence territoriale pour lui donner une base juridique solide. Cependant, peu de renoncements font l’objet d’un suivi pour évaluer leur impact réel. Par exemple, une route fermée réduit-elle vraiment la dépendance à l’automobile, ou déplace-t-elle simplement les flux ? Cette étape de suivi est essentielle pour ajuster les politiques publiques et garantir leur efficacité à long terme.

