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Philosophie

Mouvement anti-CPE en 2006 : comment et pourquoi a-t-il éclaté ?

Contretemps · mis à jour il y a 2 j

Le mouvement contre le Contrat première embauche (CPE), au printemps 2006, demeure l'une des plus importantes mobilisations de la jeunesse de ces dernières décennies. Au-delà de la victoire contre un contrat précaire, il révèle la profondeur d'une offensive contre les jeunes et la capacité d'une génération à construire un rapport de force victorieux.

Contexte du CPE

En 2006, le gouvernement français propose le Contrat première embauche (CPE), un dispositif permettant aux employeurs d’embaucher des jeunes de moins de 25 ans avec une période d’essai de deux ans au lieu de trois mois pour un contrat à durée indéterminée (CDI). Pendant cette période, l’employeur peut licencier sans motif. Le gouvernement justifie cette mesure par la nécessité d’« assouplir » le droit du travail, présenté comme un frein à l’embauche des jeunes. Ce contrat s’inscrit dans une série d’attaques contre les droits des travailleurs, comme le Contrat nouvelles embauches (CNE) de 2005, réservé aux entreprises de moins de 20 salariés, ou le projet de Contrat de travail unique, qui visait à supprimer le CDI. Le CPE est ajouté en janvier 2006 à la loi sur l’égalité des chances, elle-même inspirée par les révoltes des banlieues de novembre 2005.

Précarité des jeunes

Le mouvement contre le CPE s’inscrit dans un contexte de précarisation croissante des jeunes. En 2002, la réforme LMD (Licence Master Doctorat) supprime le DEUG (diplôme de niveau Bac+2) et la maîtrise (Bac+4), remplace les diplômes nationaux par des maquettes universitaires propres à chaque établissement, et généralise les stages, réduisant ainsi la valeur des diplômes comme protections collectives. La loi Ferry de 2003 accorde l’autonomie financière aux universités, aggravant les inégalités entre établissements. Par ailleurs, la moitié des étudiants travaillent pour financer leurs études, et le statut de maître d’internat (MI-SE) est remplacé par celui d’assistant d’éducation, moins bien rémunéré et avec des conditions de travail plus difficiles. Ces réformes s’ajoutent à une crise économique qui fragilise la situation sociale des jeunes.

Mobilisation lycéenne 2005

Avant le mouvement contre le CPE, la jeunesse s’est déjà mobilisée en 2005 lors des révoltes des banlieues et du mouvement lycéen contre la Constitution européenne. Les lycéens, soutenus par leurs parents et enseignants, ont mené une longue mobilisation qui a contribué à la victoire du Non au référendum du 29 mai 2005. Cette période a permis aux militants de s’organiser et de tester des modes d’action comme le blocage des établissements pour empêcher les cours, une méthode devenue nécessaire car les grèves traditionnelles étaient moins tolérées. Les discussions lors des assemblées générales (AG) ont aussi révélé des enjeux comme l’articulation entre unité et radicalité, les liens entre jeunes des quartiers populaires et étudiants des beaux quartiers, ou encore la répression policière ciblant particulièrement les jeunes racisés.

Révoltes des banlieues

En novembre 2005, les révoltes des banlieues éclatent après la mort de deux adolescents, Zyed et Bouna, poursuivis par la police et morts électrocutés dans un local technique à Clichy-sous-Bois. Ces événements déclenchent des émeutes dans toute la France, avec 5 000 arrestations et des centaines de peines de prison ferme. Le gouvernement, dirigé par Dominique de Villepin, répond par la loi sur l’égalité des chances, qui inclut des mesures anti-jeunes comme l’apprentissage dès 14 ans, le travail de nuit dès 15 ans, ou la possibilité pour les présidents de conseils généraux de suspendre les allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire. Cette loi est perçue comme une réponse répressive à la colère sociale, et le CPE y est ajouté comme un symbole de cette politique.

Déclenchement du mouvement

Le 18 janvier 2006, une assemblée générale des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) à Paris discute des attaques contre les jeunes, dont le CPE, mais aussi des réformes éducatives et des violences policières. Les militants pressentent qu’une mobilisation est imminente, malgré les divisions internes. Le lendemain, une quinzaine d’organisations étudiantes et syndicales se réunissent pour lancer le mouvement. Parmi elles, la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL), l’Union nationale lycéenne (UNL), l’Union nationale des étudiants de France (Unef) – qui participe aussi au mouvement lycéen –, et des organisations d’extrême gauche comme les JCR. Le mouvement s’appuie sur l’expérience des luttes passées et sur la solidarité entre jeunes de milieux différents, malgré les tensions persistantes.

Stratégies et défis

Le mouvement contre le CPE doit relever plusieurs défis pour s’organiser efficacement. Il s’agit d’abord d’articuler les différents courants militants, allant des syndicats étudiants liés au Parti socialiste aux organisations d’extrême gauche, tout en définissant une plateforme de revendications équilibrée entre réalisme et radicalité. Ensuite, il faut créer des liens entre la jeunesse étudiante et le mouvement ouvrier, notamment la Confédération générale du travail (CGT), malgré la répression policière massive. Le mouvement doit aussi intégrer les jeunes des quartiers populaires, souvent moins habitués aux assemblées générales, et gérer les tensions internes liées à la diversité des participants. Enfin, la question de la grève se pose : le blocage des universités devient un mode d’action privilégié, car les grèves traditionnelles sont moins efficaces dans un contexte où les cours à distance n’existent pas encore.

Ce que ça pourrait changer

Le mouvement contre le CPE aboutit à une victoire historique : le contrat est retiré en avril 2006, après des semaines de mobilisation massive. Cette victoire est attribuée à la capacité des jeunes à construire un rapport de force unifié, malgré les divisions initiales. Le CPE est abrogé, et le *CNE*, introduit en 2005, est déclaré contraire au droit international par l’*Organisation internationale du travail* (OIT) en novembre 2007, avant d’être finalement supprimé en juin 2008. Le mouvement laisse aussi des apprentissages politiques durables, notamment sur l’importance de l’unité, de la radicalité et des liens entre différentes franges de la jeunesse. Il marque aussi un tournant dans la perception de la précarité des jeunes, devenue un enjeu central des luttes sociales.

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