En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle
Un manchot Adélie nageant dans l’océan. Casey Youngflesh , CC BY L’ESSENTIEL Les images satellite permettent de suivre l’évolution des colonies de manchots Adélie, et notamment l’évolution de la couleur de leurs excréments.
Les manchots Adélie, des oiseaux marins vivant en Antarctique, produisent des excréments (guano) qui peuvent être observés depuis l’espace grâce aux satellites. Depuis les années 2010, des chercheurs ont remarqué que le guano de certaines colonies prend une teinte rose. Cette couleur est directement liée à leur régime alimentaire : elle provient de la consommation accrue de krill, de petits crustacés roses dont l’exosquelette n’est pas entièrement digéré. Le krill est un élément clé de l’écosystème antarctique, formant une partie majeure du réseau trophique (ensemble des relations alimentaires entre les espèces d’un écosystème).
Les manchots Adélie se nourrissent principalement de deux types de proies : le krill et des petits poissons. Leur alimentation dépend de la disponibilité de ces ressources, elle-même influencée par l’étendue de la banquise (couche de glace flottante sur l’océan). Lorsque la banquise est abondante, les manchots capturent davantage de poissons, ce qui est bénéfique pour leurs poussins. En effet, les poussins nourris au poisson sont plus lourds à l’âge adulte et ont jusqu’à 20 % de chances de survie en plus que ceux nourris au krill. À l’inverse, une banquise réduite force les manchots à se rabattre sur le krill, réduisant leurs chances de survie.
Depuis les années 2010, la banquise antarctique connaît un recul spectaculaire, avec des records historiques de couverture minimale enregistrés plusieurs années de suite. Ce phénomène est directement lié au changement climatique. Moins de glace signifie moins de poissons disponibles pour les manchots, ce qui entraîne une baisse de leur nombre dans les régions où ils doivent se nourrir principalement de krill. Par exemple, les colonies de manchots Adélie consommant moins de poissons ont vu leurs effectifs diminuer au cours des dernières décennies, tandis que celles ayant accès à davantage de poissons maintiennent ou augmentent leurs populations.
Pour étudier l’évolution du régime alimentaire des manchots, une équipe de chercheurs a analysé plus de 4 000 images satellite prises entre les années 1980 et aujourd’hui. Ces images permettent de suivre la couleur du guano, indicateur du type de nourriture ingérée. Pour valider ces observations, les scientifiques ont également collecté des échantillons de guano en Antarctique et utilisé des spectromètres (appareils mesurant la composition lumineuse des matériaux) pour analyser leur couleur. Cette méthode innovante offre un aperçu unique des dynamiques écologiques marines, difficiles à étudier autrement en raison de l’isolement et des conditions extrêmes de l’Antarctique.
Les manchots Adélie ne sont pas les seuls à dépendre du krill et des poissons en Antarctique. D’autres espèces, comme les baleines à fanons, voient leurs populations augmenter depuis la fin de leur chasse commerciale, ce qui intensifie la compétition pour ces ressources. De plus, la pêche industrielle du krill, destinée à l’alimentation des poissons d’élevage et à la fabrication de compléments alimentaires pour humains, exerce une pression supplémentaire sur les ressources disponibles. Ces facteurs combinés menacent la survie des manchots, déjà fragilisés par la réduction de la banquise et les changements dans leur réseau trophique.
L’utilisation des satellites pour surveiller les manchots Adélie illustre comment les avancées technologiques peuvent transformer la recherche écologique. Les images satellite, combinées à des modèles statistiques, permettent d’étudier des régions inaccessibles autrement. Avec l’amélioration constante des technologies (résolution plus fine, fréquence d’acquisition accrue, nouveaux capteurs), les chercheurs pourront affiner leurs observations et mieux comprendre l’impact des changements environnementaux sur la biodiversité. Ces outils deviennent essentiels pour évaluer l’état des écosystèmes et orienter les politiques de conservation.

