Grand âge et perte d’audition : le manque de dépistage finit par coûter cher
L’ESSENTIEL La perte auditive, qui survient avec l’âge, reste insuffisamment dépistée et prise en charge. Les données montrent pourtant clairement que le fait de porter des appareils auditifs prévient les chutes ainsi que le déclin cognitif.
La perte auditive liée à l’âge touche un tiers des personnes entre 65 et 75 ans et près de la moitié des plus de 80 ans en Europe. En France, des études comme la cohorte CONSTANCES montrent que cette prévalence dépasse 60 % chez les 71-75 ans. Longtemps considérée comme un simple désagrément du vieillissement, cette perte auditive a des conséquences bien plus graves. Elle peut entraîner des difficultés de communication, un repli social, une dégradation de l’humeur, un déclin cognitif accéléré, ainsi que des troubles de l’équilibre et un risque accru de chutes. Pourtant, elle reste souvent sous-estimée et insuffisamment prise en charge, notamment dans les établissements médico-sociaux comme les Ehpad.
La perte auditive est le premier facteur de risque modifiable de démence chez l’adulte, selon la Commission Lancet 2024. Elle contribue à 7 % des cas de démence, au même niveau que le mauvais cholestérol (cholestérol LDL élevé) et plus que le diabète ou l’hypertension artérielle. Chaque augmentation de 10 décibels de perte auditive augmente de 16 % le risque de démence. Des essais cliniques, comme l’étude ACHIEVE, confirment ce lien : les personnes appareillées voient leur déclin cognitif réduit de 48 % sur trois ans par rapport à un groupe témoin. Une méta-analyse de plus de 127 000 participants montre aussi une baisse de 19 % du risque de déclin cognitif à long terme grâce aux aides auditives.
La perte auditive non corrigée augmente significativement le risque de chutes chez les personnes âgées. L’essai ACHIEVE révèle que les participants appareillés ont subi 27 % de chutes en moins sur trois ans. En France, les chutes représentent un enjeu majeur de santé publique, avec 175 000 hospitalisations et 20 000 décès chez les plus de 65 ans en 2024. Leur coût annuel est estimé à 2 milliards d’euros, dont 1,5 milliard pour l’Assurance-maladie. Entre 2019 et 2024, les taux d’hospitalisation et de mortalité liées aux chutes ont respectivement augmenté de 20,5 % et 18 %, malgré un plan national antichute lancé en 2022 visant une réduction de 20 % des chutes mortelles ou invalidantes.
La perte auditive non prise en charge engendre des coûts sanitaires et économiques considérables. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que ce problème représente près de mille milliards de dollars par an dans le monde, toutes tranches d’âge confondues. En France, les économies potentielles grâce à l’appareillage auditif incluent une réduction des dépenses liées au déclin cognitif et aux chutes. Une modélisation britannique suggère que la fourniture d’aides auditives pourrait générer des économies nettes, notamment en diminuant l’incidence de la démence. Avec 57 millions de personnes atteintes de démence dans le monde en 2019 et une projection à 153 millions d’ici 2050, tout levier de prévention devient un enjeu humain et économique majeur.
En Ehpad, la perte auditive est très fréquente : 42 % des résidents souffrent de limitations fonctionnelles auditives, dont 15 % de formes graves ou très graves, selon l’enquête Handicap-Santé 2014. Une étude européenne, SHELTER, montre que près de deux résidents sur trois présentent au moins une déficience visuelle ou auditive, et un tiers cumulent les deux. Pourtant, plus de la moitié des pertes auditives importantes restent non détectées dans ces établissements. En 2021, un rapport conjoint de l’IGAS et de l’IGESR recommande la désignation d’un référent audition par Ehpad et l’expérimentation de protocoles de dépistage et d’appareillage adaptés.
Plusieurs freins limitent la prise en charge de la perte auditive en Ehpad. Les troubles sont souvent banalisés, notamment chez les personnes polypathologiques ou atteintes de troubles cognitifs. L’accès aux filières audiologiques est inégal, et l’usage réel des aides auditives pose problème. Une étude en soins primaires montre que l’adhésion au dépistage est quatre fois supérieure lorsque celui-ci est proposé et réalisé sur place, plutôt qu’à domicile. Pour les personnes avec des troubles cognitifs, les méthodes d’évaluation doivent être adaptées, car les auto-questionnaires sont insuffisants. Ces obstacles soulignent la nécessité d’une organisation systématique et d’une formation des équipes.
Pour améliorer la prise en charge, des solutions organisationnelles sont proposées. Intégrer le repérage des troubles auditifs à l’entrée en Ehpad et lors du suivi, former des référents dédiés, faciliter l’accès à la filière audiologique et accompagner l’usage effectif des aides auditives sont des pistes clés. Ces mesures, déjà recommandées par l’IGAS et l’IGESR en 2021, restent à généraliser dans les pratiques quotidiennes. À l’heure où la France structure sa politique du grand âge, faire de l’audition un volet central du parcours de soins en établissement est essentiel pour garantir une prise en charge de qualité.

