Quand l’ingénieur devient lobbyiste
À mesure que la technique s'invite dans la loi – à l’image de l’AI Act – les entreprises cherchent des profils capables de la traduire en argumentaire politique. Pendant ce temps, les grandes écoles d'ingénieurs françaises ouvrent des parcours estampillés « affaires publiques » ou « politiques publiques ».
Le terme lobbying désigne l'activité qui consiste à influencer les décisions politiques ou réglementaires, souvent en faveur d'intérêts privés. Depuis les années 1980, cette pratique s'est institutionnalisée en France et a vu émerger des formations académiques sous l'intitulé affaires publiques. Ce terme, initialement choisi pour son apparente neutralité, est pourtant largement associé au lobbying dans les milieux politiques et économiques, notamment à Bruxelles. Par exemple, en 2020, un responsable pédagogique de l'École polytechnique a été surpris par cette confusion lors d'un voyage d'études en Europe. Pour lui, affaires publiques désignait une forme de vie publique, mais ses interlocuteurs y voyaient une préparation au lobbying. Cette ambiguïté reflète la manière dont le langage évolue pour légitimer une profession, comme l'ont montré des chercheurs comme Hélène Michel.
Les grandes écoles d'ingénieurs françaises, comme Polytechnique, les Ponts et les Mines, ont récemment intégré des parcours estampillés affaires publiques ou politiques publiques dans leurs cursus. Ces formations visent à préparer les étudiants à travailler à l'interface entre technique et décision publique, un domaine en expansion avec l'arrivée de lois techniques comme l'AI Act (règlement européen sur l'intelligence artificielle). Par exemple, l'École polytechnique a créé un parcours Affaires publiques en partenariat avec l'École d'affaires publiques de Sciences Po. Cependant, ces initiatives soulèvent des questions : ces écoles forment-elles des experts au service de l'intérêt général ou des lobbyistes pour le secteur privé ? Les responsables pédagogiques insistent sur la première option, mais le vocabulaire utilisé et les partenariats avec des acteurs privés rendent cette distinction floue.
Le lobbying s'est progressivement légitimé comme une profession à part entière en Europe, notamment grâce à la structuration de formations académiques. Des chercheurs comme Guillaume Courty et Hélène Michel ont documenté ce phénomène, montrant comment ces cursus ont aidé à construire une identité professionnelle pour les lobbyistes. Par exemple, l'appellation affaires publiques s'est imposée sur les cartes de visite et dans les fédérations professionnelles, remplaçant des termes plus techniques ou désuets comme sciences de l'administration. Cette évolution lexicale reflète une stratégie de normalisation : en adoptant un langage plus moderne et moins connoté, les lobbyistes cherchent à se présenter comme des acteurs incontournables du débat public, plutôt que comme des influenceurs d'intérêts particuliers.
L'émergence de parcours *affaires publiques* dans les écoles d'ingénieurs pose plusieurs questions. D'abord, celle de la confusion entre service public et lobbying : les responsables de ces formations affirment vouloir former des *serviteurs de l'intérêt général*, mais les partenariats avec des acteurs privés et le vocabulaire utilisé brouillent cette distinction. Ensuite, il y a un enjeu de transparence : ces formations, souvent coûteuses, sont-elles accessibles à tous ou réservées à une élite ? Enfin, ces cursus reflètent une tendance plus large où la technique s'invite dans la loi, comme avec l'*AI Act*, nécessitant des profils capables de traduire des enjeux complexes en arguments politiques. Par exemple, les écoles comme Polytechnique, les Ponts ou les Mines proposent désormais ces parcours, mais leur impact réel sur la démocratie reste à évaluer.

