Pour un droit à l’opacité des artistes
Sommer chaque œuvre de se déclarer « authentiquement humaine » ou « synthétique », comme le veut la charte sur l’IA proposée par la SCAM et la SACD, c’est ériger l’origine en valeur et faire peser sur les seuls artistes une exigence de lisibilité dont les plateformes sont dispensées. Or, de la bande dessinée, médium machinique par essence, aux jeux d’attribution de Nougé, Mariën ou Broodthaers, la création n’a jamais été traçable.
En mai 2025, la SCAM et la SACD, deux sociétés de gestion collective du droit d’auteur en Belgique, ont proposé une charte imposant aux artistes et écrivains de déclarer l’origine de leurs œuvres : soit authentiquement humaine, soit synthétique (créée avec l’intelligence artificielle). Cette transparence est présentée comme une obligation, non une simple recommandation. Les artistes doivent détailler leurs outils, protocoles et processus de production. Un comité d’experts, dont l’identité et les critères de sélection ne sont pas précisés, est chargé de superviser ces déclarations. L’objectif affiché est éthique, mais la charte impose cette responsabilité uniquement aux artistes, sans exiger la même transparence des plateformes numériques.
La charte exige une responsabilité individuelle des artistes, une notion jugée problématique par l’auteur. Elle implique que les sociétés de gestion collective (SCAM, SACD) ne peuvent plus assumer leur propre fonctionnement et reportent cette charge sur leurs membres. L’auteur souligne que cette approche reflète une crise de modèle économique : les plateformes, qui utilisent massivement des outils automatisés, ne sont pas soumises aux mêmes exigences de transparence. La charte, selon lui, ne résout pas une question éthique, mais révèle une difficulté structurelle des sociétés de gestion à s’adapter à un monde numérique devenu illisible pour elles.
L’auteur défend le droit à l’opacité des artistes, rappelant que la création n’a jamais été traçable. Il cite des exemples historiques comme la bande dessinée, un médium machinique par essence, ou les jeux d’attribution des artistes surréalistes (Nougé, Mariën, Broodthaers). Ces pratiques montrent que l’origine d’une œuvre n’a pas toujours été un critère de valeur. L’opacité, selon lui, fait partie intégrante du processus créatif et ne doit pas être sacrifiée au profit d’une transparence imposée, surtout quand elle est asymétrique (exigée des artistes, pas des plateformes).
Derrière la charte se cache une crise de modèle économique pour les sociétés de gestion collective. Ces organisations, qui gèrent les droits d’auteur pour leurs membres, voient leur rôle remis en question par l’essor de l’IA et des plateformes numériques. En exigeant des artistes une transparence accrue, elles tentent de maintenir leur légitimité dans un écosystème où leur pouvoir de contrôle diminue. L’auteur suggère que cette charte est moins une avancée éthique qu’une tentative de préserver un système en déclin, en reportant la responsabilité sur les individus plutôt que sur les structures.
La publication de la tribune de refus de l’auteur dans *Le Soir* en mai 2025 a déclenché une controverse. Les échanges, publics et privés, avec Frédéric Young, délégué général de la SCAM, ont révélé les tensions entre les artistes et les sociétés de gestion. Pour l’auteur, cette polémique n’a pas apporté de solutions, mais a servi de *diagnostic* : elle a montré que la charte n’était pas une question morale, mais un symptôme d’un système en crise. Les débats ont aussi mis en lumière l’absence de concertation avec les artistes concernés lors de l’élaboration de la charte.

