Quand la langue se dérobe – sur Histoires de Samora Mâchel de Pierre Guyotat
Pierre Guyotat est mort en 2020 et de cet immense auteur paraît, posthume, l’un des piliers de son œuvre « en langue », celle qui déforme la langue usuelle, celle qui porte l’empreinte de toutes celles qui l’ont traversé comme de son histoire de soldat dans l’Algérie des années de guerre. Depuis Prostitution et jusqu'à Joyeux animaux de la misère, s’est élaboré un univers de voix ouvertement régies par le sexe et l’argent comme instrument d’écrasement.
Pierre Guyotat (1940-2020) était un écrivain français reconnu pour son œuvre radicale et expérimentale. Son style, qualifié de langue en déformation, cherche à briser les conventions linguistiques pour refléter des réalités sociales et historiques marginalisées. Parmi ses œuvres majeures figurent Prostitution (1975) et Joyeux animaux de la misère. Histoires de Samora Mâchel, publié à titre posthume, s’inscrit dans cette lignée en mêlant des langues variées, des références historiques et une narration complexe. Guyotat a servi comme soldat en Algérie pendant la guerre (1954-1962), une expérience qui a profondément influencé son écriture, notamment par l’intégration de voix et de lexiques issus de contextes réprimés ou opprimés.
L’écriture de Guyotat se caractérise par une déformation de la langue usuelle, une technique qui vise à rendre visible ce que la langue standard occulte. Cette approche repose sur l’accumulation de registres linguistiques variés : argot, archaïsmes, emprunts à d’autres langues, et expressions populaires. Dans Histoires de Samora Mâchel, cette déformation sert à évoquer des réalités violentes ou taboues, comme la prostitution ou l’exploitation. L’auteur utilise par exemple des termes comme bouic’ (abréviation de bordel) ou des expressions comme « tos rapatreies Texas Arizona o Chicago ac leurs cegarett’ », mêlant français oral, anglicismes et fautes volontaires pour créer un effet de chaos contrôlé. Cette méthode reflète aussi les censures subies par Guyotat, qui a dû contourner les interdits pour exprimer des vérités sociales ou politiques.
Samora Mâchel est le protagoniste de l’œuvre, décrit comme un « prostitué de haut vol d’origine portugaise ». Son nom joue sur l’accent circonflexe pour évoquer Samora Machel, premier président du Mozambique (1975-1986), suggérant un lien entre les destins individuels et les luttes historiques. Le personnage évolue dans des bouics (bordels) situés dans le Sud de la France, en Corse ou au Maghreb, où se croisent des miliciens français, des membres du FLN (Front de Libération Nationale algérien) ou du MNA (Mouvement Nationaliste Algérien), ainsi que des soldats américains. Son parcours illustre les thèmes de l’exploitation, de la migration et de la violence structurelle, tout en servant de fil conducteur à une narration fragmentée et polyphonique.
L’article situe l’œuvre dans le contexte de la guerre d’Algérie (1954-1962), période durant laquelle Guyotat a servi comme soldat. Cette guerre, marquée par la colonisation française, la répression et les luttes indépendantistes, a laissé des traces profondes dans la société et la culture. Les références au FLN et au MNA, deux mouvements opposés dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, ainsi qu’aux miliciens français ou aux « bérets blancs » (probablement des parachutistes français) et aux soldats américains, soulignent la complexité des alliances et des conflits de l’époque. Les bouics, lieux de rencontre et d’échange entre ces acteurs, deviennent des microcosmes de ces tensions, où se mêlent pouvoir, argent et sexualité.
L’écriture de Histoires de Samora Mâchel est décrite comme hermétique mais majeure, c’est-à-dire difficile d’accès pour le lecteur non initié, mais porteuse d’une puissance narrative et stylistique exceptionnelle. Bertrand Leclair, l’auteur de l’article, souligne que cette langue « dévore du dedans », laissant une empreinte durable sur celui qui s’y plonge. L’œuvre s’inscrit dans une tradition d’écriture radicale, où la forme devient un outil de subversion des normes linguistiques et sociales. Guyotat y intègre des langues refoulées ou marginalisées, comme le fait remarquer la quatrième de couverture de Prostitution : « laissez faire, votre bouche se mettra à la parler », invitant le lecteur à accepter une langue qui n’obéit plus aux règles traditionnelles.
Plusieurs thèmes centraux traversent l’œuvre. D’abord, la *prostitution* est présentée comme un miroir des rapports de pouvoir, où l’argent et le sexe servent d’instruments d’écrasement social. Ensuite, la *violence historique* est évoquée à travers les références à la guerre d’Algérie, la collaboration ou l’impérialisme américain, montrant comment ces conflits imprègnent les corps et les langues. Enfin, la *migration* et l’*hybridation culturelle* sont incarnées par Samora Mâchel, personnage aux origines multiples, dont le parcours reflète les déplacements forcés et les rencontres entre cultures. Ces thèmes sont portés par une langue qui refuse la linéarité, préférant une structure fragmentée et polyphonique, reflétant la complexité des réalités qu’elle décrit.

