“Tout est naturel ici” : les salicultrices béninoises font prospérer la culture traditionnelle du sel
Au Bénin, la fabrication du sel local de Djègbadji, appelé “xwladjè”, est une tradition ancestrale transmise de mère en fille. Source de revenus pour assurer à ces salicultrices leur indépendance financière, ce patrimoine souffre pourtant de l’importation de sel et d’un manque de structuration du secteur..
Djègbadji est un petit arrondissement situé à une heure de route à l’ouest de Cotonou, au Bénin. Surnommée la Cité du sel en langue fongbé, cette localité est un cœur historique de la production traditionnelle de sel, appelée xwladjè. En février 2026, la chaleur y est intense, et les femmes y perpétuent un savoir-faire ancestral transmis de mère en fille. Leur activité repose sur l’évaporation de l’eau de mer chargée en sel, récoltée dans des bassines en argile chauffées au feu de bois. Ce sel naturel, sans transformation chimique, est récolté après une cuisson minutieuse et un égouttage qui lui donne sa couleur blanche caractéristique. Le paysage est marqué par des dizaines d’usines artisanales, où des femmes surveillent leurs bassines comme un trésor, symbolisant à la fois un héritage culturel et une source de revenus vitale.
La fabrication du sel xwladjè suit un processus entièrement manuel et chronophage, rythmé par les saisons. Tout commence par le ramassage du sable salé à l’aide d’une houe, puis son filtrage dans un grand panier traditionnel tapissé d’un linge. L’eau de lagune est versée sur ce sable, et en traversant la couche, elle se charge en sel avant de s’écouler goutte à goutte dans un récipient. Pour vérifier la concentration en sel, les femmes utilisent une technique ancestrale : des noix de palme plongées dans l’eau. Si elles flottent, l’eau est prête pour la cuisson ; sinon, le processus doit être repris. La cuisson, qui dure environ une heure, permet d’éliminer les impuretés et de faire apparaître le sel. Vingt-cinq litres d’eau filtrée donnent environ 3 kilogrammes de sel, mais ce rendement demande plusieurs jours de travail, incluant la recherche de bois pour alimenter les foyers.
Pour les salicultrices de Djègbadji, cette activité est bien plus qu’un métier : c’est un pilier économique essentiel. Martine Agogo, trentenaire mère de quatre enfants, explique que le sel finance l’essentiel : nourriture, soins, scolarité et besoins personnels. Grâce à cette activité, elle a pu financer ses études et soutient aujourd’hui sa famille. Rosine, une sexagénaire, souligne que la retraite n’est pas envisageable : elle continue de travailler pour préserver un héritage transmis depuis des générations. Pourtant, la rentabilité reste fragile. Le coût du bois, désormais interdit d’exploitation dans les mangroves pour protéger l’écosystème, pèse lourd : une bâchée de bois coûte 45 000 francs CFA (68 €), ce qui réduit considérablement les bénéfices après la vente du sel. Certaines productrices s’endettent pour poursuivre leur activité.
Les salicultrices font face à des défis majeurs. D’abord, la concurrence entre coopératives de plusieurs centaines de membres saturant les marchés locaux, ce qui limite les revenus. Ensuite, la pression du sel industriel importé, vendu à des prix bien plus bas, domine le marché béninois. En 2024, le Bénin a importé 58 500 tonnes de sel et de chlorure de sodium pur, contre une production artisanale estimée à 4 000 tonnes par an dans les communes côtières. Martine Agogo plaide pour une régulation du secteur afin de mieux valoriser le travail des productrices locales. Malgré ces obstacles, les femmes refusent d’abandonner cette tradition, qu’elles considèrent comme un patrimoine économique, culturel et identitaire.
Face à ces enjeux, des initiatives gouvernementales tentent de structurer la filière. Le projet *Promotion du sel local xwladjè* (ProSel), lancé par le gouvernement béninois et ses partenaires, a permis l’installation d’une unité de production semi-moderne à Djègbadji. Lors de son inauguration en mai 2026, le ministre des Petites et Moyennes entreprises, Modeste Kérékou, a qualifié le *xwladjè* de patrimoine économique, culturel et identitaire du Bénin. Ces efforts visent à améliorer les conditions de production et de commercialisation du sel local. En attendant des résultats concrets, les salicultrices continuent de travailler dans des conditions difficiles, mais avec la conviction que leur héritage mérite d’être préservé et valorisé.

