La rencontre oubliée de Foucault et la géopolitique
Le témoignage inédit sur ce jour de 1975 où Yves Lacoste amena l’auteur des Mots et les Choses à repenser les liens entre espace et pouvoir L’article La rencontre oubliée de Foucault et la géopolitique est apparu en premier sur Le Grand Continent..
En novembre 1975, le philosophe Michel Foucault et le géographe Yves Lacoste se rencontrent pour un entretien publié en 1976 dans le premier numéro de la revue Hérodote. Cette rencontre, à laquelle assiste Béatrice Giblin, alors élève de Lacoste, marque un moment clé entre deux intellectuels majeurs du XXe siècle. Foucault, connu pour ses travaux sur les discours et les pouvoirs, et Lacoste, spécialiste de géographie critique, échangent sur des thèmes comme l’archéologie du savoir et l’analyse des rapports de pouvoir. Leur discussion s’inscrit dans un contexte universitaire marqué par la création du Centre expérimental de Vincennes après Mai 68, où les deux hommes enseignent. Foucault y a fondé le département de philosophie en 1968, tandis que Lacoste y reste jusqu’en 1980, même après le déménagement de l’université à Saint-Denis.
L’entretien de 1975 s’inscrit dans un débat plus large sur l’épistémologie des sciences sociales. Lacoste, intéressé par les travaux de Foucault comme L’Archéologie du savoir (1969), souhaite comprendre pourquoi ce dernier néglige la géographie dans ses analyses. Il s’interroge notamment sur l’absence de l’espace dans les textes de Marx, dont les références au temps dominent les analyses économiques. Lacoste, qui étudie le sous-développement, cherche à intégrer une dimension spatiale dans les théories marxistes. Foucault, quant à lui, se concentre sur l’analyse des discours et des pouvoirs, sans accorder une place centrale à la géographie. Leur échange révèle des divergences méthodologiques, mais aussi des points de convergence sur l’importance des rapports de pouvoir.
Lacoste interroge Foucault sur l’absence de la géographie dans ses travaux, soulignant que cette discipline, qui combine sciences de la nature et sciences humaines, est souvent réduite à un rôle secondaire. Il lui demande comment la géographie pourrait s’intégrer dans une archéologie du savoir, une méthode qui analyse les discours comme des ensembles de règles déterminant ce qui peut être dit à un moment donné. Foucault répond que son objectif n’est pas de faire l’archéologie de toutes les sciences, mais de produire une histoire utile politiquement. Il admet cependant que sa méconnaissance de la géographie explique en partie son désintérêt initial. Lacoste insiste sur l’importance des métaphores spatiales dans les travaux de Foucault, comme celles de territoire, frontière ou archipel, qui révèlent des rapports de pouvoir.
Le dialogue entre Foucault et Lacoste prend un tournant lorsque ce dernier évoque la géopolitique imaginaire de la ville carcérale, un concept tiré de Surveiller et Punir (1975). Foucault y décrit le pouvoir comme un réseau de micropouvoirs dispersés, plutôt que concentré dans l’État. Lacoste propose alors une analogie entre les figures d’enfermement (fou, délinquant, malade) et celle du citoyen-soldat, suggérant que la géographie pourrait être un outil pour analyser les frontières et les nationalismes. Foucault reconnaît l’intérêt de cette approche et annonce son intention d’étudier l’armée comme une matrice d’organisation et de savoir, intégrant ainsi la géographie dans ses réflexions futures. Il évoque notamment la nécessité d’analyser des concepts comme la forteresse, la campagne ou le territoire.
À la fin de l’entretien, Foucault reconnaît avoir changé d’avis sur l’importance de la géographie dans ses travaux. Il admet que cette discipline, souvent négligée, est en réalité au cœur de ses préoccupations, notamment à travers l’étude des tactiques et stratégies de pouvoir qui se déploient dans l’espace. Il évoque la possibilité d’une géopolitique comme outil d’analyse des rapports de pouvoir, bien qu’il précise que le terme exact n’est pas encore défini. Lacoste, de son côté, souligne que la géographie, en tant que discipline, pourrait bénéficier des méthodes foucaldiennes de périodisation et d’analyse des discours. Leur échange illustre une rencontre entre deux approches complémentaires : l’une centrée sur l’espace et les frontières, l’autre sur les discours et les pouvoirs.
L’entretien de 1975, publié dans *Hérodote*, marque un moment fondateur pour la géopolitique française. Béatrice Giblin, rédactrice en chef de la revue, souligne que ni Foucault ni Lacoste n’avaient alors une vision claire de ce que recouvrait le terme *géopolitique*. Pourtant, leur discussion a ouvert la voie à une approche plus critique de l’espace, intégrant les rapports de pouvoir et les dynamiques territoriales. Foucault, dans les années suivantes, développe des concepts comme la *biopolitique* et l’*hétérotopie*, qui prolongent cette réflexion. Lacoste, quant à lui, fonde une école de géographie critique, mettant l’accent sur les conflits et les enjeux de pouvoir dans l’analyse spatiale. Leur rencontre illustre l’importance des échanges interdisciplinaires dans la construction des savoirs.

