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Philosophie

Mauvaises nuits

La Vie des Idées · mis à jour il y a 9 j

Le sommeil a changé depuis la révolution industrielle : les contraintes de tous ordres, liés aux impératifs de production, lui nuisent fortement. Notre capacité physiologique d'adaptation, pour grande qu'elle soit, reste cependant limitée..

Philosophie et sommeil

L'article explore l'ouvrage de Claire Pagès, Dormir. Essai de philosophie sociale, qui aborde le sommeil comme un sujet peu étudié par la philosophie traditionnelle. Cette dernière a souvent comparé le sommeil à une mort temporaire, le considérant comme un angle mort de la réflexion philosophique. Claire Pagès, auteure du livre, s'appuie sur des disciplines variées comme l'anthropologie, la sociologie, la psychanalyse (qu'elle a approfondie avec des travaux sur Freud), la psychopathologie, la psychodynamique du travail (via l'Institut dirigé par Christophe Dejours), la littérature (de Perec à Blanchot) et les arts (comme les photographies de dormeurs en infrarouge de Jean-Louis Tornato). Son approche s'inscrit dans une philosophie sociale, cherchant à combiner des savoirs issus des sciences sociales et des sciences biologico-médicales, souvent cloisonnés. L'ouvrage se distingue par sa clarté et sa capacité à montrer le sommeil comme un phénomène à la fois naturel et social.

Insomnie et expérience personnelle

Claire Pagès souffre elle-même d'insomnie, un trouble général regroupant toutes les difficultés de sommeil non classées dans des catégories précises comme l'apnée du sommeil. Contrairement à une approche classique qui chercherait à écarter ce biais, l'auteure en fait le point de départ de sa réflexion. Elle ne considère pas son expérience comme un critère d'évaluation, mais comme une impulsion pour construire un problème et chercher des solutions. Cette démarche l'a conduite à explorer des travaux d'historiens, comme Roger Ekirch, dont l'ouvrage La grande transformation du sommeil (traduit en 2021) suggère que le sommeil monophasique actuel (d'une traite la nuit) n'est pas une norme biologique naturelle, mais une construction sociale liée à la révolution industrielle. Ekirch évoque une invention de l'insomnie, où le réveil nocturne pourrait être une réminiscence de périodes où le sommeil était divisé en deux phases.

Sommeil : social ou naturel ?

Claire Pagès oppose deux thèses dans son ouvrage : la socialité du sommeil et sa naturalité rémanente. D'un côté, elle défend l'idée que le sommeil est profondément influencé par le monde social, comme le montrent les travaux de sociologues comme Norbert Elias ou des historiens comme Ekirch. Le sommeil n'est pas une rupture totale avec le monde, mais un moment socialement structuré. De l'autre, elle souligne que le sommeil a une résistance physiologique, comme le démontre l'expérience de Michel Siffre en 1962, où son cycle circadien n'a pas varié malgré l'absence de repères temporels. Cette naturalité limite les manipulations sociales du sommeil, comme le travail de nuit ou les horaires décalés, qui peuvent avoir des conséquences graves sur la santé.

Critique du capitalisme

L'ouvrage de Claire Pagès critique certaines pratiques du capitalisme contemporain qui affectent le sommeil, comme le travail de nuit, les horaires décalés ou la disponibilité permanente. Elle s'appuie sur des études anthropologiques montrant la tolérance de certaines populations à des changements de rythmes de sommeil, mais rejette l'idée que ces adaptations justifient une désarticulation des rythmes naturels. Elle cite des exemples historiques et contemporains, comme les rêves sous le IIIe Reich analysés par Charlotte Beradt ou les insomnies des survivants d'Hiroshima et des victimes de la dictature argentine. Ces cas illustrent les conséquences psychologiques et somatiques des atteintes au sommeil, soulignant l'importance de défendre cette dernière frontière contre les exigences de productivité.

Normes et plasticité du sommeil

Claire Pagès propose une réflexion sur un naturalisme critique, reconnaissant la plasticité du sommeil humain, qui peut adopter des modalités non physiologiques, et la diversité de ses formes à travers les cultures et les époques. Cependant, elle rejette un naturalisme du plus fort, qui imposerait un modèle de sommeil considéré comme naturel de manière arbitraire. Elle souligne la nécessité de dégager des normes naturelles du corps pour critiquer les atteintes au sommeil dans le cadre du travail et du capitalisme. Ces normes permettraient de mieux diagnostiquer les pathologies du sommeil et de résister aux pratiques abusives, tout en intégrant les dimensions sociales et historiques du phénomène.

Approche critique et sociale

L'ouvrage de Claire Pagès s'inscrit dans une philosophie sociale critique, inspirée par l'École de Francfort, qui vise à analyser et contester les abus sociaux. Elle mobilise des travaux de psychanalyse, comme ceux de Christophe Dejours, pour montrer que le sommeil est central dans la psychologie humaine, bien que dérivé de la sexualité et du travail. Elle analyse aussi des cas extrêmes, comme les rêves sous le IIIe Reich ou les insomnies des victimes de violences, pour illustrer les conséquences des atteintes au sommeil. Son approche met en lumière l'intrication des normes naturelles et sociales, invitant à une réflexion critique sur les pratiques contemporaines qui menacent le sommeil.

Ce que ça pourrait changer

L'ouvrage *Dormir. Essai de philosophie sociale* de Claire Pagès est publié en 2026 aux éditions Vrin, dans la collection *Philosophie du présent*. L'ouvrage compte 297 pages et est vendu 25 €. Claire Pagès y développe une réflexion originale sur le sommeil, combinant philosophie sociale, sciences sociales et sciences biologico-médicales. Elle appelle à poursuivre les recherches pour dégager des normes naturelles du corps et mieux diagnostiquer les pathologies du sommeil. Son travail ouvre des perspectives pour une critique des pratiques contemporaines affectant le sommeil, tout en invitant d'autres chercheurs à prolonger ses réflexions.

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