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Fromages, terroir et libre-échange : l’Argentine prise entre l’Europe et les États-Unis

The Conversation France · mis à jour 30 sept.

L’ESSENTIEL L’Argentine est prise entre deux modèles commerciaux : ses engagements envers l’Union européenne sur les indications géographiques et envers les États-Unis sur les appellations de fromages entrent potentiellement en contradiction, illustrant la « guerre du terroir ». Washington cherche à verrouiller les marchés : les accords commerciaux passés avec les États d’Amérique du Sud pourraient empêcher, pays après pays, la reconnaissance des indications géographiques européennes avant même que celles-ci ne s’y imposent.

Conflit entre deux modèles

L’Argentine se trouve au cœur d’un affrontement entre deux visions commerciales opposées. D’un côté, l’Union européenne (UE) défend un modèle qui protège les produits liés à un terroir et à un savoir-faire traditionnel, comme le camembert ou le roquefort. Pour cela, elle utilise un système juridique appelé indications géographiques (IG), qui réserve l’usage de ces noms aux producteurs locaux répondant à des critères stricts. Par exemple, seuls les vins de Champagne peuvent porter ce nom, et seuls les fromages fabriqués dans certaines régions italiennes peuvent s’appeler Parmigiano Reggiano. De l’autre côté, les États-Unis privilégient un modèle où ces noms sont considérés comme génériques, c’est-à-dire utilisables par n’importe quel producteur, où qu’il se trouve. Cette opposition, appelée « guerre du terroir », illustre un désaccord ancien sur la propriété intellectuelle des produits alimentaires.

Engagements contradictoires

L’Argentine a signé deux accords commerciaux en 2026 qui entrent en contradiction. Le premier, avec l’UE et le Mercosur (un bloc économique sud-américain incluant l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay), impose la protection de 344 indications géographiques européennes, dont 63 françaises, à partir du 1er mai 2026. Le second, avec les États-Unis, signé le 5 février 2026, interdit à l’Argentine de bloquer l’entrée de fromages américains vendus sous des noms comme camembert, brie ou emmental. Ces deux engagements sont difficiles à concilier, car ils autorisent des produits similaires à porter les mêmes noms, mais avec des règles de fabrication différentes. L’accord avec les États-Unis inclut aussi un contingent de 1 000 tonnes de fromage américain exemptées de droits de douane par an.

Stratégie américaine

Les États-Unis appliquent une stratégie méthodique pour limiter l’influence du modèle européen des indications géographiques. Dans leurs accords commerciaux avec des pays comme l’Argentine ou la Malaisie, ils incluent des clauses empêchant la reconnaissance des IG européennes qui pourraient concurrencer leurs produits. Par exemple, l’accord avec l’Argentine, appelé Agreement on Reciprocal Trade and Investment (ARTI), interdit à Buenos Aires de refuser l’entrée de fromages américains sous prétexte qu’ils utilisent des noms protégés par l’UE. Cette approche vise à verrouiller les marchés avant que le modèle européen ne s’y impose. En avril 2026, les États-Unis ont même retiré l’Argentine de leur liste de surveillance prioritaire pour le respect de la propriété intellectuelle, la rétrogradant en liste de surveillance simple, tandis que l’UE y figurait désormais.

Conséquences pour l'UE

Si l’accord UE-Mercosur n’est pas ratifié par tous les États membres de l’UE, celle-ci risque de perdre un accès privilégié à un marché de 270 millions de consommateurs. De plus, 344 indications géographiques européennes ne seraient plus protégées dans les pays du Mercosur, ce qui permettrait aux fromages américains de concurrencer directement les produits locaux sous les mêmes noms. L’UE perdrait aussi en crédibilité, car elle donnerait l’impression de ne pas tenir ses engagements après plus de 20 ans de négociations. Enfin, les États-Unis et la Chine pourraient profiter de ce vide pour renforcer leur influence en Amérique du Sud. L’accord UE-Mercosur se distingue cependant par son chapitre sur le développement durable, incluant le respect des droits humains et de l’environnement, ce qui n’est pas le cas des accords américains ou chinois.

Délais et enjeux

La ratification de l’accord UE-Mercosur par l’UE est un processus long et complexe. Le Parlement européen a demandé un avis juridique à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), une procédure qui peut prendre des mois, voire des années. Même sans objections majeures, les États membres doivent encore approuver l’accord, ce qui pourrait retarder son entrée en vigueur complète. Pendant ce temps, la situation géopolitique en Amérique du Sud exige une réactivité accrue. L’Argentine, qui a ratifié l’accord avec les États-Unis, pourrait se retrouver isolée face à ses partenaires du Mercosur (Brésil, Paraguay, Uruguay), qui pourraient contester cet accord au nom de la règle Décision 32/00 du Mercosur, qui impose une négociation commune pour les accords commerciaux avec des pays tiers.

Ce que ça pourrait changer

Pour éviter une perte d’influence, l’UE devrait accélérer la ratification de l’accord avec le Mercosur, plutôt que de le freiner. Les pays du Mercosur ont déjà tous ratifié l’accord, mais l’UE, elle, prend du retard. Une solution interne au Mercosur pourrait aussi être envisagée : ses membres pourraient contester l’accord argentin avec les États-Unis en invoquant la *Décision 32/00*, qui impose une négociation collective. Cela placerait l’Argentine sous pression, entre les exigences de Bruxelles et celles de ses partenaires sud-américains. Une ratification rapide de l’accord UE-Mercosur permettrait à l’UE de préserver ses intérêts commerciaux, ses indications géographiques et son influence normative en Amérique du Sud.

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