Cette vieillesse que je ne saurais voir
Les revendications des mouvements féministes, portées sur le corps sexué et reproductif ou sur le monde du travail, échouent à penser le vieillissement. Cet impensé, y compris au sein de la gauche radicale, révèle, en creux, l’expression des valeurs néolibérales du « vieillissement réussi ».
L'article souligne que les mouvements féministes et la gauche radicale négligent largement la question du vieillissement dans leurs revendications. Les luttes sociales se concentrent surtout sur des enjeux liés au corps sexué et reproductif (droit à l'avortement, violences sexuelles, etc.) ou au monde du travail (inégalités salariales, sexisme). Pourtant, la vieillesse, qui s'allonge et concerne une part croissante de la population, reste un angle mort des débats politiques et théoriques. Cette absence de prise en compte reflète une vision néolibérale du « vieillissement réussi », où l'âge est perçu comme une période de productivité et de santé optimale, sans place pour la vulnérabilité ou la dépendance. Les mobilisations contre les réformes des retraites sont souvent les seules occasions où la vieillesse émerge dans le débat public, mais de manière ponctuelle et non structurante.
L'auteure met en lumière une double invisibilisation : celle de l'âge et celle des rapports sociaux de genre dans la prise en compte de la vieillesse. Les vieillesses féminines, en particulier, sont encore plus marginalisées que les vieillesses masculines. Les luttes féministes, bien qu'elles aient élargi leurs revendications à des thématiques comme la précarité menstruelle ou les violences gynécologiques, ignorent largement les enjeux spécifiques des femmes âgées. Par exemple, des médias comme Mesdames.media, qui ciblent les femmes de plus de 45 ans, montrent une limite claire à 70 ans, illustrant cette exclusion des femmes très âgées. Cette absence de réflexion sur l'intersection entre âge et genre révèle un impensé dans les approches intersectionnelles, pourtant centrales dans les combats féministes.
L'article analyse comment le néolibéralisme influence la perception de la vieillesse à travers le concept de « vieillissement réussi ». Cette notion valorise une vieillesse active, autonome et productive, où l'individu reste un acteur économique jusqu'au bout. Elle occulte les réalités de la dépendance, de la maladie ou de la précarité, qui touchent pourtant une part importante des personnes âgées. Cette vision réduit la vieillesse à une période de performance, sous-estimant les inégalités sociales et de genre qui la traversent. Les mouvements sociaux, y compris féministes, peinent à contester cette norme, car elle s'inscrit dans une logique de marché où la valeur d'une personne est liée à sa capacité à produire et à consommer.
L'intersectionnalité, qui vise à analyser les discriminations en croisant plusieurs critères (genre, race, classe, âge, etc.), est présentée comme un outil théorique et militant essentiel. Pourtant, l'article montre que cette approche reste incomplète dans la pratique, car l'âge est rarement intégré comme un critère pertinent. Par exemple, les revendications féministes sur le travail ou la santé sexuelle ne tiennent pas compte des spécificités des femmes âgées, comme la ménopause ou les discriminations liées à l'âge dans l'emploi. Cette lacune questionne la capacité des mouvements sociaux à penser une justice sociale globale, qui inclurait toutes les étapes de la vie et toutes les formes de vulnérabilité.
Quelques initiatives, comme le magazine *Mesdames.media* ou le projet *Vieux*, tentent de briser l'invisibilisation des femmes âgées, mais elles restent marginales et souvent limitées dans leur portée. Ces exemples montrent que la prise de conscience existe, mais qu'elle est encore trop fragmentée et peu ancrée dans les luttes collectives. L'article souligne que ces initiatives, bien que louables, ne suffisent pas à combler le vide laissé par les grands mouvements sociaux et politiques. Elles illustrent cependant une volonté de repenser la place des personnes âgées dans la société, en dehors des cadres traditionnels du vieillissement réussi.

