Si l’Occident sait ce qu’est un panda, c’est grâce à un Français qui l’a fait entrer dans la science il y a 157 ans : l’histoire oubliée du Père Armand David
Si le panda était déjà connu en Chine, le père Armand David a permis de le faire découvrir à la science européenne au XIXᵉ siècle. L’apport scientifique de ce grand naturaliste ne se résume pas au panda, de nombreux animaux et plantes portent son nom.
Armand David, né en 1826 à Espelette (Pyrénées-Atlantiques) et mort en 1900 à Paris, était un missionnaire lazariste français devenu un naturaliste et explorateur renommé. Bien qu’il soit surtout connu pour avoir révélé le grand panda à la science occidentale, son travail dépasse largement cette découverte. Il a exploré la Chine au XIXe siècle, une époque où la science naturaliste se construisait grâce aux voyages, aux collectes d’animaux et de plantes, ainsi qu’aux échanges entre savants. David appartenait à une génération d’explorateurs-naturalistes qui ont contribué à enrichir les collections européennes de biodiversité asiatique, comme Alfred Russel Wallace ou Nikolaï Przewalski. Son rôle était de collecter des spécimens pour le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris, alors dirigé par des figures majeures comme Henri Milne-Edwards.
Entre 1862 et 1874, Armand David a mené plusieurs expéditions en Chine, envoyant au MNHN de Paris un nombre impressionnant de spécimens : 2 919 plantes, 9 569 insectes (et autres arthropodes), 1 332 oiseaux et 595 mammifères. Ces chiffres illustrent l’ampleur de son travail, mais aussi le manque de connaissances en Europe sur la faune et la flore asiatiques à cette époque. Ces collections ont permis de documenter des espèces encore inconnues de la science occidentale. Par exemple, les spécimens de panda envoyés en 1869 ont permis sa description scientifique officielle, sous le nom d’Ailuropoda melanoleuca. Aujourd’hui, certains de ces spécimens historiques sont considérés comme des objets patrimoniaux majeurs du MNHN.
Au XIXe siècle, un animal n’était considéré comme « découvert » par la science occidentale que s’il était décrit selon une chaîne précise de preuves : un lieu, une date, un collecteur, un spécimen conservé, une description et une publication. Sans cette chaîne, l’animal restait une simple observation anecdotique. Le panda illustre parfaitement ce processus : David l’a observé en 1869 dans la région de Moupin (aujourd’hui Baoxing, dans le Sichuan), a envoyé des spécimens au MNHN, où ils ont été naturalisés ou conservés, puis décrits scientifiquement. Cette méthode reste valable aujourd’hui, même avec l’usage de la photographie. Les collections scientifiques jouent un rôle clé dans la validation des découvertes.
Avant l’ère de la photographie de terrain, les naturalistes utilisaient deux supports principaux pour prouver leurs découvertes : les spécimens conservés dans les collections et les images imprimées, comme les planches lithographiées. Armand David a contribué à un ouvrage majeur, Les Oiseaux de la Chine, accompagné de 124 planches illustrant les espèces décrites. Ces images n’étaient pas de simples décorations : elles permettaient de fixer visuellement les caractéristiques des animaux (plumage, proportions, attitudes), essentiels pour les identifier et les comparer. Aujourd’hui, cette méthode rappelle qu’une image seule ne suffit pas : sa valeur dépend du contexte, de la traçabilité et du spécimen associé.
Armand David a travaillé en Chine au XIXe siècle, une période marquée par les grandes explorations naturalistes, mais aussi par les rapports asymétriques entre les puissances européennes et les sociétés asiatiques. Son œuvre est donc à la fois un apport scientifique majeur et un épisode de l’histoire impériale. Par exemple, les spécimens qu’il a envoyés à Paris ne sont pas seulement des objets biologiques : ils témoignent aussi des réseaux missionnaires, des circulations matérielles et des collaborations locales, souvent invisibles dans les récits européens. En Chine, sa mémoire reste forte, avec des lieux patrimoniaux et des commémorations rappelant son rôle dans la « découverte » scientifique du panda.
Outre le panda, Armand David est associé à une autre espèce emblématique : le cerf du Père David (Elaphurus davidianus). Il l’a observé dans le parc impérial de Nanhaizi, près de Pékin, avant que l’espèce ne disparaisse à l’état sauvage en Chine. Grâce à des individus conservés en Europe, cette espèce a pu être sauvée de l’extinction et réintroduite. Aujourd’hui, la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre) conserve des individus de cette espèce, encore classée avec prudence. Ce cas montre comment les collections et les parcs zoologiques peuvent servir de réserves de mémoire biologique, même pour des espèces disparues de leur milieu naturel.
L’héritage d’Armand David se retrouve dans les noms d’espèces qui lui ont été dédiés, comme deux coléoptères conservés au MNHN : Carabus (Apotomopterus) davidi davidi et Trictenotoma davidi. Son travail ne se limite pas aux grands mammifères : il a aussi collecté des oiseaux, des plantes, des insectes et d’autres arthropodes. Aujourd’hui, ses collections prennent une valeur nouvelle dans un contexte de crise de la biodiversité. Les spécimens anciens permettent de documenter la présence passée d’espèces, leur distribution, leur variabilité morphologique, leur ADN ou leur environnement historique. Par exemple, un spécimen collecté il y a 150 ans peut aujourd’hui répondre à des questions sur les écosystèmes passés ou les impacts des changements climatiques.
Le bicentenaire de la naissance d’Armand David en 2026 offre l’occasion de raconter plusieurs histoires : celle de la Chine au XIXe siècle, celle du MNHN comme institution de collecte et de conservation, celle des images scientifiques avant la photographie, ou encore celle du panda et du cerf du Père David. Mais c’est aussi l’occasion de réfléchir au rôle des collections dans la crise de la biodiversité et à la traçabilité des preuves scientifiques. Les collections d’histoire naturelle sont des carrefours culturels et scientifiques qui relient des pays, des époques et des cultures. Leur préservation est essentielle pour comprendre l’évolution des écosystèmes et des espèces, y compris dans un monde saturé d’images numériques.

