Si l’Occident sait ce qu’est un panda, c’est grâce à un Français qui l’a fait entrer dans la science il y a 157 ans : l’histoire oubliée du Père Armand David
En 2026, le bicentenaire de la naissance du père Armand David coïncide avec les quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle, offrant l’occasion de réévaluer le rôle méconnu de ce missionnaire-lazariste français dans l’institutionnalisation de la biodiversité asiatique. Son travail, bien au-delà de la « découverte » du panda, révèle les mécanismes complexes par lesquels une espèce devient un fait scientifique au XIXe siècle, entre collecte, archivage et publication, dans un contexte colonial où les savoirs locaux et les réseaux missionnaires se croisent sans toujours se reconnaître.
Comment le panda est-il passé du statut d’animal local inconnu à celui d’espèce scientifiquement reconnue en Occident ?
Armand David a observé et collecté des spécimens de panda dans la région de Moupin (actuel Baoxing) en 1869, avant de les envoyer au Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Ces spécimens, naturalisés ou non, ont permis une description scientifique formelle de l’espèce sous le nom Ailuropoda melanoleuca, intégrée ensuite aux collections nationales. Ce processus illustre la chaîne de preuves nécessaire à la validation d’une espèce : lieu, date, collecteur, spécimen, collection, description et publication.
Pourquoi les collections naturalistes du XIXe siècle, comme celles d’Armand David, restent-elles essentielles aujourd’hui ?
Ces collections constituent des archives biologiques et historiques irremplaçables, permettant de documenter la biodiversité passée, sa variabilité morphologique, son ADN, ou encore son environnement d’origine. Elles répondent aujourd’hui à des questions contemporaines, comme l’évolution des écosystèmes ou les impacts des changements climatiques, tout en rappelant que les preuves scientifiques reposent sur des protocoles rigoureux et des objets tangibles, bien au-delà des images numériques.
Quel rôle ont joué les images imprimées dans la science naturaliste avant l’ère de la photographie de terrain ?
Avant la photographie accessible, les planches lithographiées accompagnant les ouvrages naturalistes servaient de dispositifs de preuve visuelle, stabilisant les caractères diagnostiques des espèces (plumages, proportions, etc.). Ces images, associées à des spécimens conservés, permettaient une validation à distance des découvertes, tout en soulignant l’importance de l’articulation entre objet, image et texte dans la production de connaissances.
Comment l’héritage d’Armand David éclaire-t-il les tensions entre science, colonialisme et savoirs locaux ?
Son œuvre, marquée par des collectes massives et des envois vers l’Europe, s’inscrit dans un contexte de rapports asymétriques entre puissances occidentales et sociétés asiatiques. Pourtant, ses spécimens sont aussi les témoins de collaborations locales souvent invisibilisées, comme celles avec des chasseurs ou des tradipraticiens chinois. Leur mémoire, encore vivace en Chine, invite à repenser ces collections comme des patrimoines partagés, bien au-delà d’un récit eurocentré.
Ce que ça pourrait changer
La commémoration d’Armand David en 2026 pourrait servir de levier pour repenser les collections naturalistes comme des archives vivantes, à la fois outils de recherche et objets de mémoire culturelle. Elle rappelle aussi que la science naturaliste du XIXe siècle, malgré ses biais, a posé les bases de méthodes toujours pertinentes, invitant à interroger les pratiques contemporaines de traçabilité et de conservation des preuves biologiques. Enfin, elle interroge la place des savoirs autochtones dans la construction des connaissances scientifiques, un enjeu toujours actuel.

