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L’école à l’ère de l’individualisme compétitif ? Derrière les discours sur l’excellence, l’illusion méritocratique

The Conversation France · mis à jour il y a 17 j

L’ESSENTIEL Il y a cinquante ans déjà, les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dénonçaient l’illusion méritocratique de l’école. Ces inégalités sociales et de réussite persistent, comme le soulignent les évaluations scolaires.

Méritocratie à l'école

L’école française promet une égalité d’accès aux savoirs et une égalité des chances à ses 12 millions d’élèves, fondée sur le principe de la méritocratie. Selon cette idée, chacun peut réussir grâce à son travail et ses qualités intellectuelles, indépendamment de son origine sociale. Ce principe est au cœur du système éducatif depuis les lois Ferry à la fin du XIXe siècle, puis avec la gratuité de l’enseignement secondaire dans les années 1930 et l’unification des filières dans les années 1950. Pourtant, dès 1970, les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont montré dans leur ouvrage La Reproduction que cette promesse est une illusion. Ils ont révélé que la réussite scolaire dépend fortement du milieu social d’origine, où les compétences et les goûts valorisés par l’école sont d’abord transmis dans les familles.

Inégalités persistantes

Malgré la massification scolaire (élargissement de l’accès à l’éducation pour tous) depuis les années 1970, les inégalités sociales de réussite persistent et même s’aggravent. Les évaluations nationales de 2025 en français et mathématiques montrent des écarts dès le CP. Par exemple, les élèves issus de milieux très favorisés progressent de 37,5 % en français et 45,5 % en mathématiques entre le CP et le CM2, contre 13,6 % et 16,1 % pour les élèves de milieux défavorisés. Au collège, les taux de réussite au brevet varient de 97 % dans les établissements accueillant des élèves aisés à 79 % dans ceux accueillant des élèves défavorisés. Ces écarts se traduisent aussi dans les choix d’orientation : 90 % des enfants de cadres optent pour la voie générale, contre 40 % des enfants d’ouvriers non qualifiés.

Fonction du mythe méritocratique

Le principe de méritocratie ne se contente pas de masquer les inégalités : il les rend acceptables. Bourdieu et Passeron expliquent que l’école transforme des destins sociaux en mérites individuels, en convaincant les élèves et leurs familles que leurs réussites ou échecs sont le fruit de leurs efforts. Ainsi, les hiérarchies scolaires et sociales sont perçues comme justes. Par exemple, un élève issu d’un milieu favorisé sera plus souvent jugé brillant ou doué qu’un élève issu d’un milieu modeste, même si leurs compétences réelles sont similaires. Ce discours permet au système éducatif de fonctionner sans remettre en cause les privilèges de naissance.

Réformes et individualisme

Depuis les années 2000, les réformes scolaires en France ont renforcé un discours méritocratique individualiste et compétitif. Des mesures comme la réforme du lycée sous François Fillon (2005) ou Jean-Michel Blanquer (2018), la plateforme Parcoursup (2018) ou la dérégulation de la carte scolaire (répartition géographique des élèves) visent à donner plus de liberté aux élèves pour choisir leur parcours. Cependant, ces réformes n’ont pas réduit les inégalités. Au contraire, elles ont reconstitué des mécanismes de tri social, notamment en favorisant les stratégies d’orientation des familles favorisées. Par exemple, 40 % des élèves scolarisés dans le privé appartiennent aux milieux favorisés, contre 20 % dans le public.

Excellence et économie

La notion d’excellence a évolué dans le système éducatif français. Elle ne se mesure plus seulement par la maîtrise de savoirs classiques, mais aussi par l’adaptation aux besoins du monde économique. Les politiques scolaires intègrent de plus en plus des programmes axés sur les compétences professionnelles et l’apprentissage par compétences, parfois au détriment de filières généralistes. Cette orientation reflète l’influence croissante du secteur économique sur l’école. Pourtant, comme le soulignent Bourdieu et Passeron, cette promotion de l’excellence ne supprime pas les inégalités : elle les légitime en les présentant comme le résultat d’un effort individuel.

Ce que ça pourrait changer

Les réformes récentes, combinées à la promotion de l’excellence et à la mise en concurrence des établissements, ont accentué la *ségrégation sociale* dans l’école. Par exemple, les *palmarès des meilleurs établissements* encouragent les familles à choisir des écoles en fonction de leur réputation, souvent liée à leur composition sociale. De plus, l’autonomie accrue des établissements et leur mise en concurrence renforcent les inégalités. Les élèves défavorisés sont ainsi concentrés dans des établissements moins bien dotés en ressources, ce qui aggrave leurs difficultés. Ces mécanismes montrent que le discours sur l’égalité des chances cache une réalité où le milieu social détermine largement la trajectoire scolaire.

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