Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?
L’ESSENTIEL Les données se multiplient quant aux risques que les réseaux sociaux font courir aux adolescent·es concernant leur rapport au corps et à l’alimentation. Une recherche étudie comment, loin d’être passives, certaines jeunes personnes développent des stratégies pour tenter d’échapper aux contenus problématiques.
Les réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram sont devenus des sources majeures d’information pour les jeunes sur l’alimentation et le corps. Selon le Credoc, 58 % des 12-17 ans consultent quotidiennement une plateforme numérique, et les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des 15-24 ans sur ces sujets. Des contenus comme les vidéos What I Eat in a Day (ce que je mange chaque jour), les recettes healthy ou les défis sportifs y sont omniprésents. Ces plateformes ne se contentent pas de diffuser des informations : elles sélectionnent, hiérarchisent et recommandent des contenus en fonction des interactions des utilisateurs, créant ainsi des environnements numériques spécifiques.
L’Arcom, régulateur français de la communication audiovisuelle et numérique, révèle que 49 % des 11-17 ans déclarent avoir déjà été exposés à des contenus liés aux troubles des conduites alimentaires (TCA). L’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) alerte sur les liens entre certains usages des réseaux sociaux et la santé mentale des adolescents, notamment chez les filles. Ces contenus ne se limitent pas à des informations factuelles : ils mettent en scène des modes de vie, des modèles corporels et des promesses de transformation personnelle, souvent en gommant les risques pour la santé.
La vulnérabilité informationnelle désigne une situation où une personne devient particulièrement réceptive à des contenus qui résonnent avec ses fragilités personnelles. Par exemple, une adolescente préoccupée par son poids ou une jeune femme souffrant d’anorexie mentale sera plus sensible aux discours valorisant la minceur ou le contrôle alimentaire. Cette vulnérabilité ne résulte pas d’un manque de discernement, mais de la rencontre entre des préoccupations individuelles et un environnement numérique qui amplifie ces fragilités. Les algorithmes jouent un rôle clé en renforçant cette dynamique.
Les plateformes comme TikTok ne fonctionnent pas comme des espaces neutres où chacun choisit librement ses contenus. Elles utilisent des algorithmes pour analyser les interactions (likes, partages, temps de visionnage) et recommander des publications similaires. Une étude a créé des comptes avatars reproduisant les usages d’une adolescente de 16 ans pour observer les contenus recommandés. Après plusieurs mois, 313 publications ont été analysées, révélant trois registres récurrents : le contrôle alimentaire (comptage de calories, régimes), la transformation corporelle (photos Avant/Après), et l’association entre minceur, bien-être et réussite. Ces contenus ne visent pas à informer, mais à promouvoir des normes sociales.
Contrairement à l’idée reçue, les jeunes ne sont pas des utilisateurs passifs. Une étude a mené des ateliers avec 14 jeunes femmes âgées de 16 à 29 ans, suivies pour anorexie mentale, pour comprendre comment elles interagissent avec ces contenus. Les participantes connaissent bien le fonctionnement des algorithmes et des bulles de recommandation. Certaines développent des stratégies de protection comme supprimer des applications, bloquer des comptes ou limiter leur temps en ligne. Pourtant, beaucoup reconnaissent continuer à consulter des contenus qu’elles jugent nocifs, car elles y cherchent aussi du soutien ou de la reconnaissance.
Les participantes accordent une grande confiance à certaines créatrices de contenus parce qu’elles partagent des expériences similaires. La crédibilité ne repose pas sur des preuves scientifiques, mais sur l’identification et l’expérience vécue. Par exemple, une jeune femme souffrant d’anorexie mentale peut accorder plus de valeur à une vidéo d’une personne ayant vécu la même situation qu’à un discours médical. Cette dynamique montre que les réseaux sociaux ne sont pas seulement des sources d’information, mais aussi des espaces de socialisation et de recherche de sens.
Les réseaux sociaux participent à la construction des rapports au corps, à l’alimentation et à l’estime de soi, devenant ainsi un enjeu de santé publique. L’article souligne l’importance de renforcer l’éducation aux médias et à l’information, mais aussi de comprendre comment les algorithmes orientent nos attentions et façonnent nos représentations. Les vulnérabilités informationnelles ne se limitent pas à l’exposition à des contenus problématiques : elles concernent aussi les conditions dans lesquelles ces contenus deviennent significatifs pour certains publics. Cela invite à repenser les usages numériques en lien avec les questions de santé.

