Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?
Les réseaux sociaux transforment les pratiques alimentaires et les représentations du corps chez les jeunes, mais leur influence ne se limite pas à une simple exposition passive aux contenus. Une étude récente révèle que les algorithmes façonnent des environnements informationnels où les fragilités personnelles rencontrent des discours normatifs, créant une vulnérabilité informationnelle spécifique. Cette dynamique interroge moins la capacité des jeunes à discerner le vrai du faux que les mécanismes par lesquels certains contenus deviennent désirables ou crédibles, au-delà de leur véracité.
Quels types de contenus liés à l’alimentation et au corps sont majoritairement recommandés aux jeunes sur les réseaux sociaux ?
Les algorithmes de TikTok, analysés via des comptes avatars reproduisant les usages d’une adolescente de 16 ans, recommandent principalement des contenus centrés sur le contrôle alimentaire (comptage de calories, stratégies de réduction de la faim), des récits de transformation corporelle (photographies «Avant/Après»), et des discours associant explicitement minceur, bien-être, réussite ou confiance en soi. Ces contenus mettent en scène des modes de vie et des modèles corporels plutôt que des connaissances nutritionnelles, tout en gommant les enjeux de santé liés aux troubles alimentaires.
Comment les jeunes femmes suivies pour anorexie mentale perçoivent-elles et interagissent-elles avec ces contenus problématiques ?
Les participantes aux ateliers, âgées de 16 à 29 ans, ne sont pas des utilisatrices passives : elles identifient clairement les contenus toxiques ou irréalistes et connaissent les mécanismes algorithmiques (bulles de recommandation, captation de l’attention). Certaines développent des stratégies de régulation (désinstallation d’applications, blocage de comptes), mais beaucoup continuent à consulter des contenus qu’elles jugent nocifs, notamment parce qu’elles y trouvent une forme de compréhension, de soutien ou de reconnaissance. Leur crédibilité repose alors sur l’expérience vécue partagée par certaines créatrices de contenus.
Qu’est-ce que la «vulnérabilité informationnelle» et en quoi diffère-t-elle d’un simple manque d’esprit critique ?
La vulnérabilité informationnelle désigne une situation où des préoccupations personnelles (comme une préoccupation pour son poids ou un trouble alimentaire) rencontrent un environnement numérique qui amplifie ces fragilités. Contrairement à l’idée d’un manque d’esprit critique, cette vulnérabilité ne résulte pas d’une incapacité à distinguer le vrai du faux, mais de la rencontre entre des dispositifs techniques (algorithmes), des normes sociales (modèles corporels idéalisés) et des individus en quête de repères. Les algorithmes renforcent cette dynamique en recommandant des contenus toujours plus ciblés.
Pourquoi les réseaux sociaux posent-ils un défi spécifique en matière de santé publique, au-delà de la question de la désinformation ?
Les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser des informations : ils organisent la visibilité de certains récits, de certains corps et de certaines normes alimentaires, participant ainsi à la construction des rapports au corps, à l’alimentation ou à l’estime de soi. À l’ère où une part croissante de la socialisation alimentaire se construit en ligne, leur influence dépasse le cadre de la vérification des faits pour interroger les conditions dans lesquelles des contenus deviennent désirables ou significatifs pour certains publics, avec des répercussions directes sur la santé mentale.
Ce que ça pourrait changer
Ces résultats soulignent la nécessité de repenser les actions d’éducation aux médias et à l’information, non plus seulement comme un outil de vérification des contenus, mais comme une réflexion sur les environnements informationnels et leurs effets sur les représentations. Ils invitent également à considérer les réseaux sociaux comme des acteurs à part entière de la santé publique, dont les mécanismes doivent être mieux compris pour limiter les risques liés aux troubles alimentaires et à la santé mentale des jeunes.

