Monnaies, monnaies
La Chine ambitionne de concurrencer le dollar et ainsi de faire de sa propre devise, le renminbi, une "monnaie de réserve mondiale". Pour y parvenir, la politique monétaire du pays se heurte toutefois aux limites de son propre système..
La Chine, dirigée par le président Xi Jinping, cherche à faire du renminbi (RMB) la prochaine monnaie de réserve mondiale, une devise utilisée par les banques centrales pour constituer leurs réserves de change. Le renminbi, dont l'unité de compte est le yuan, signifie littéralement la monnaie du peuple. Aujourd'hui, le dollar américain domine largement ce rôle, contrôlant environ 60 % des réserves mondiales. Pour Pékin, internationaliser le yuan permettrait de réduire la dépendance au dollar et de renforcer son influence géopolitique. Cette ambition s'inscrit dans une stratégie plus large visant à faire de la Chine la première puissance mondiale, en s'appuyant sur ses capacités industrielles et technologiques. Cependant, malgré ses succès économiques, le pays peine encore à imposer sa monnaie sur la scène financière internationale.
Pour favoriser ses exportations, la Chine maintient le yuan artificiellement bas grâce à un contrôle strict des capitaux et du taux de change. Cette politique, appelée dumping monétaire, consiste à dévaluer volontairement sa monnaie pour rendre ses produits moins chers à l'exportation. En 2025, le pays a enregistré un excédent commercial record, illustrant l'efficacité de cette stratégie. Cependant, cette approche a un coût : elle réduit le pouvoir d'achat de la population chinoise et suscite des tensions avec les États-Unis et l'Europe, qui accusent Pékin de pratiques déloyales. Les autorités chinoises arbitrent ainsi entre le soutien à son industrie et les risques de mécontentement social ou de représailles commerciales.
La Chine exploite la fragmentation géopolitique actuelle pour accélérer l'internationalisation du yuan. Face aux sanctions américaines et à la volonté de certains pays de réduire leur dépendance au dollar, Pékin propose sa monnaie comme alternative. Par exemple, la Russie a significativement augmenté la part du yuan dans ses réserves de change, passant de 0,1 % en 2017 à plus de 10 % en 2024. La Chine incite également ses partenaires commerciaux à payer une part croissante de leurs échanges en yuan, notamment via des mécanismes comme les Nouvelles Routes de la Soie, un projet d'infrastructures visant à renforcer les liens économiques entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe. Ces initiatives s'appuient aussi sur des institutions alternatives comme la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures (AIIB) ou la Nouvelle Banque de développement des BRICS, créées pour contourner les institutions traditionnelles dominées par l'Occident.
Pour promouvoir le yuan, la Chine utilise plusieurs leviers financiers. Elle encourage les pays à convertir leurs dettes ou leurs impôts en yuan, comme l'a fait le Kenya en 2025, qui a converti une part majeure de ses prêts chinois du dollar vers le yuan pour limiter l'impact de la hausse des taux américains. Ce pays est le troisième emprunteur de la Chine en Afrique, où Pékin finance des infrastructures majeures. En Zambie, certains impôts peuvent désormais être payés en yuan. Ces mécanismes permettent à la Chine d'étendre son influence économique tout en réduisant la dépendance de ses partenaires au système financier occidental. Cependant, cette stratégie soulève des questions sur la soutenabilité de la dette et la souveraineté des pays concernés.
Malgré ses efforts, la Chine rencontre des obstacles majeurs pour imposer le yuan comme monnaie de réserve. Son système financier reste **peu ouvert** et **contrôlé** par l'État, ce qui limite sa crédibilité et sa liquidité sur les marchés internationaux. Contrairement au dollar, largement utilisé dans les transactions mondiales et soutenu par des marchés financiers profonds, le yuan souffre d'un manque de confiance des investisseurs étrangers. De plus, les tensions commerciales avec les États-Unis et l'Europe pourraient freiner son adoption. Enfin, la Chine doit concilier son ambition monétaire avec ses priorités industrielles et sociales, comme le maintien de son excédent commercial ou le soutien au pouvoir d'achat de sa population. Ces arbitrages rendent la route vers une monnaie de réserve mondiale encore incertaine.

