Éthiopie médiévale : l'énigme Lalibela
Marqué par une christianisation précoce au IVᵉ siècle, le Moyen Âge éthiopien reste pourtant très mal connu des historiens et archéologues. Au travers du réseau d'églises du site exceptionnel de Lalibela, des équipes d'archéologues essaient de reconstituer l'histoire de ces siècles oubliés..
Au IVe siècle, le royaume d’Aksoum, situé dans l’actuelle Éthiopie (région du Tigré), devient l’un des premiers États africains à adopter le christianisme. Le roi Ezana I (325-356) se convertit vers 330, bien avant de nombreux pays européens. Cette conversion marque durablement l’histoire du pays, même après la chute du royaume d’Aksoum au VIIe siècle. La langue officielle, le guèze, une langue sémitique, se développe alors et remplace progressivement le sabéen et le grec. Aksoum, capitale du royaume, frappe sa propre monnaie et commerce activement avec l’Égypte, l’Empire byzantin et l’Arabie du Sud. Cette période de prospérité favorise les échanges culturels et religieux, posant les bases du christianisme éthiopien médiéval.
La dynastie Zagwé, qui règne en Éthiopie du XIIe au XIIIe siècle, est souvent négligée par l’historiographie classique au profit des royaumes d’Aksoum et Salomonide. Pourtant, elle joue un rôle central dans la continuité du christianisme éthiopien. Les rois Zagwé entretiennent des liens étroits avec le patriarcat de l’Église copte d’Alexandrie et se font oindre lors de cérémonies religieuses. Plusieurs d’entre eux sont canonisés après leur mort, et leurs tombes deviennent des lieux de pèlerinage majeurs, parfois remplaçant même le pèlerinage à Jérusalem. Cette dynastie contribue ainsi à renforcer l’identité chrétienne du pays, malgré une historiographie qui l’a longtemps marginalisée.
Le site de Lalibela, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978, est l’un des joyaux archéologiques de l’Éthiopie médiévale. Il comprend un réseau de onze églises sculptées directement dans la roche, dont certaines abritent les tombes de rois Zagwé, comme le roi Lalibela (1190-1225). Ce site, lieu de pèlerinage pour les fêtes de naissance et de mort du roi, reste encore partiellement mystérieux. Une mission franco-éthiopienne, co-dirigée par Claire Bosc-Tiessé et Marie-Laure Derat depuis 2009, tente de percer ses secrets. Les fouilles révèlent que certaines cavités rocheuses ont été aménagées avant même l’arrivée des Zagwé, suggérant une occupation antérieure au XIe siècle. Cependant, les travaux sont interrompus depuis 2020 en raison des conflits régionaux.
Les archéologues ont mis en évidence que les églises de Lalibela ont été aménagées en plusieurs étapes, certaines cavités étant transformées en lieux de culte, d’autres conçues dès l’origine comme églises. Un monticule de déblais au cœur du site a révélé des traces d’occupation antérieure à la dynastie Zagwé, offrant des indices sur la période de transition entre la fin du royaume d’Aksoum et l’émergence des Zagwé. Ces découvertes, bien que prometteuses, sont actuellement suspendues en raison des conflits armés dans la région. Aucune reprise des fouilles n’est envisagée pour le moment, privant les chercheurs d’informations précieuses sur cette époque méconnue.
Les onze églises de Lalibela, creusées dans la roche volcanique, sont un exploit architectural et religieux unique au monde. Parmi elles, l’église de Marie serait la plus ancienne. Ces édifices, souvent associés à des légendes locales, témoignent d’une maîtrise technique et artistique remarquable. Ils abritent également des manuscrits anciens, comme un évangile du XVe siècle où est inscrite en *guèze* une donation de terres du roi Lalibela au clergé. Ces églises restent un symbole fort de la foi chrétienne en Éthiopie, attirant des pèlerins chaque année, notamment lors des fêtes de Noël (25 décembre) et de la mort du roi (19 juin). Leur préservation est aujourd’hui menacée par les conflits et le manque de moyens.

