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Remplacer Churchill par des animaux sauvages, est-ce effacer l’histoire ?

The Conversation France · mis à jour il y a 2 j

Winston Churchill et d’autres grandes figures historiques vont disparaître des prochains billets de banque britanniques, au profit d’animaux sauvages. Janusz Pienkowski/shutterstock L’ESSENTIEL La Banque d’Angleterre va remplacer Churchill et d’autres figures historiques par des animaux sauvages sur ses prochains billets.

Nouveaux billets britanniques

La Banque d’Angleterre a annoncé le remplacement des portraits de figures historiques, dont Winston Churchill, par des animaux sauvages sur ses prochains billets de banque. Cette décision s’inscrit dans une stratégie de lutte contre la contrefaçon. Les animaux seront choisis après une consultation publique. Cette réforme a provoqué une vive polémique, certains y voyant une volonté d’effacer l’histoire britannique. Par exemple, Nigel Farage, leader du parti Reform UK, a qualifié cette initiative de « définition même du wokisme ». Kemi Badenoch, cheffe du Parti conservateur, a critiqué le projet en affirmant qu’il revenait à « effacer notre histoire ». Pourtant, Churchill ne disparaîtrait pas de l’histoire : son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale resterait documenté. Ce qui est remis en cause, c’est la manière dont sa figure est intégrée dans la mémoire collective des Britanniques.

Churchill, figure mythifiée

Le Churchill représenté sur les billets ou dans la culture populaire n’est pas un personnage historique nuancé, mais une figure mythifiée. Son image, forgée par les médias, les commémorations et l’école, le présente comme un héros, un sauveur du monde libre et l’incarnation du « bulldog spirit », un symbole de ténacité typiquement britannique. Cette vision, très répandue, occulte les controverses liées à son bilan politique. Par exemple, son rôle dans la gestion de l’Empire britannique ou certaines de ses prises de position sont rarement évoqués dans ce récit dominant. Pourtant, cette image mythifiée est devenue un pilier de l’identité britannique pour de nombreux citoyens, notamment ceux de la génération du baby-boom (nés entre 1946 et 1964).

Mémoire collective et identité

La mémoire collective se construit à travers trois niveaux d’attention, selon le philosophe Bernard Stiegler. Le premier correspond à notre perception immédiate, le second à nos souvenirs personnels, et le troisième aux rétentions tertiaires, c’est-à-dire aux supports extérieurs de la mémoire comme les archives, les médias ou les institutions. Ces supports façonnent notre identité collective. Par exemple, les funérailles nationales de Churchill en janvier 1965 ont été suivies par environ 25 millions de Britanniques à la télévision, tandis qu’un million de personnes se sont rassemblées dans les rues de Londres. Cet événement a renforcé l’image de Churchill comme symbole de la grandeur nationale. Ces souvenirs fondateurs, répétés par les médias et l’école, finissent par être perçus comme des vérités universelles, alors qu’ils sont en partie construits et falsifiés.

Identité nationale contestée

L’image de Churchill, autrefois largement partagée, est aujourd’hui contestée dans un paysage culturel fragmenté. Autrefois, quelques chaînes de télévision unissaient les Britanniques autour de récits communs. Aujourd’hui, les réseaux sociaux divisent les publics en communautés concurrentes, chacune avec ses propres valeurs et souvenirs. Cette évolution remet en cause le mythe Churchill, autrefois dominant. Les débats sur la représentation de Churchill ne sont pas seulement historiques : ils reflètent une lutte autour de la manière dont les Britanniques perçoivent leur passé et leur identité. Pour ceux qui ont intériorisé cette image, toute critique de Churchill est perçue comme une attaque contre les fondements de leur identité personnelle et nationale.

Ce que ça pourrait changer

À l’ère du numérique, la mémoire collective n’est plus figée. Les algorithmes des réseaux sociaux orientent les individus vers des communautés aux valeurs distinctes, fragmentant les récits communs. Par exemple, l’image de Churchill, autrefois un symbole partagé, est désormais disputée. Cette évolution pose la question de la légitimité des souvenirs collectifs et de leur rôle dans la construction identitaire. Les identités ne sont pas statiques : elles évoluent avec les nouveaux récits et les nouvelles attentes. Plutôt que de craindre un effacement de l’histoire, il s’agit de reconnaître que les mémoires collectives sont dynamiques et qu’elles reflètent les transformations de la société.

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