« En mode » : pourquoi parlons-nous comme des machines ?
« En mode », une expression qui permet de moduler nos relations aux autres. Yann Krukau/Pexels , CC BY L’ESSENTIEL Après « du coup » et « genre », « en mode » a rejoint la famille des tics de langage propres à notre époque.
L’expression «en mode» s’inscrit dans une série de tics de langage contemporains comme «du coup», «genre» ou «j’avoue», qui marquent notre époque. Ces expressions, souvent critiquées pour leur répétition, reflètent une tendance à utiliser des termes issus de la technologie ou de l’informatique dans le langage courant. Par exemple, dire «en mode week-end» revient à comparer le comportement humain à celui d’un appareil programmable, comme un téléphone en mode avion. Cette métaphore illustre une vision où l’humain se perçoit comme une machine réglable selon les circonstances. L’Office québécois de la langue française (OQLF) déconseille cette expression dans la langue courante, tout en reconnaissant son image évocatrice d’une personne fonctionnant comme un appareil.
Le mot «mode» dans cette expression puise ses racines dans trois domaines distincts qui se sont croisés au fil du temps. D’abord, le mode informatique désigne l’état de fonctionnement d’un appareil, comme le mode silencieux ou le mode économie d’énergie. Ensuite, l’anglais «mood» (humeur en français) partage une prononciation proche et évoque un état émotionnel temporaire. Enfin, la mode renvoie à une manière passagère de se comporter ou de s’habiller. Ces trois sens convergent vers l’idée d’un état provisoire, que ce soit pour une machine, une humeur ou une tendance vestimentaire. Le linguiste Samuel Bidaud souligne que cette polysémie explique pourquoi l’expression est si facilement comprise et adoptée.
L’expression «en mode» illustre une métaphore où l’humain se décrit comme une machine programmable. Cette image s’inscrit dans une tradition plus large où chaque époque utilise des objets techniques pour décrire ses propres fonctionnements. Par exemple, la mécanique a inspiré des expressions comme «tourner rond» ou «être remonté», tandis que l’électricité a donné «péter les plombs» ou «disjoncter». Contrairement à ces métaphores qui décrivent souvent des dysfonctionnements, «en mode» suggère un choix actif : l’individu sélectionne un programme adapté à la situation, comme passer en mode révision ou en mode week-end. Cette représentation reflète notre rapport quotidien aux appareils, où nous réglons constamment nos outils numériques.
Dire «en mode X» ne se limite pas à décrire un état : cela influence aussi la manière dont les autres interagissent avec nous. Cette expression fonctionne comme un statut ou un mode de disponibilité, similaire à l’option «ne pas déranger» sur un téléphone. Par exemple, «en mode révision» indique qu’il faut éviter les sorties ou les messages non urgents, tandis que «en mode week-end» signale une indisponibilité pour les tâches professionnelles. Le psychologue Paul Watzlawick et ses collègues de l’école de Palo Alto ont montré que tout message contient à la fois un contenu (l’information transmise) et une relation (la façon dont ce contenu doit être interprété). Ici, la relation prime : l’expression permet d’annoncer un refus sans froisser, en le présentant comme une conséquence logique du «mode» choisi.
L’expression «en mode» trouve son origine dans le vocabulaire technique des interfaces numériques, où les appareils proposent différents modes (avion, silencieux, concentration, etc.). Les chercheurs en sciences de l’information et de la communication, comme Emmanuël Souchier et Marie-Anne Paveau, soulignent que ces termes techniques ont progressivement infiltré le langage courant, donnant naissance à des «technodiscours». Cette évolution reflète l’omniprésence des outils numériques dans notre vie quotidienne. Historiquement, des expressions comme «branché» ou «disjoncter» ont suivi un parcours similaire : certaines deviennent des coutumes durables, tandis que d’autres, comme «branché», finissent par dater. Le sociologue Gabriel Tarde distingue d’ailleurs la mode (qui imite les contemporains) de la coutume (héritée des anciens), suggérant que «en mode» pourrait suivre l’une ou l’autre voie selon son usage futur.
Le mot **«mode»** dans **«en mode»** partage une étymologie commune avec les **modes grammaticaux** (indicatif, subjonctif, conditionnel), qui expriment la manière dont le locuteur envisage son propos. Tous deux dérivent du latin **«modus»**, signifiant **«manière»**. Cette coïncidence linguistique montre comment un même terme peut traverser différents domaines : la grammaire, la mode vestimentaire et la technologie. Ainsi, **«en mode»** réunit trois réalités distinctes sous une seule expression, reflétant la complexité de notre langage contemporain. Cette polysémie explique pourquoi l’expression est à la fois intuitive et riche de sens, même si son usage excessif peut l’user avec le temps.

