Il y a beaucoup moins de bombes atomiques qu’en 1990. Alors pourquoi le risque nucléaire augmente-t-il ?
L’ESSENTIEL Le nombre d’armes nucléaires dans le monde a chuté de façon spectaculaire depuis la fin de la guerre froide. Mais, depuis, de multiples accords de limitation des armements et de surveillance réciproque ont été annulés, et les puissances modernisent leurs arsenaux, tandis que la Chine accroît les siens.
Le nombre d’armes nucléaires dans le monde a fortement diminué depuis la fin de la guerre froide, passant de 70 000 têtes nucléaires dans les années 1980 à 12 241 début 2025. Cette réduction spectaculaire s’explique par l’effondrement des arsenaux américain et soviétique, puis russe, ainsi que par des accords bilatéraux comme les traités START ou INF. Cependant, cette baisse quantitative ne signifie pas une diminution du risque nucléaire. En effet, les puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux, la Chine augmente rapidement le sien, et les mécanismes de contrôle des armements se fragilisent. Le risque dépend aussi de la manière dont ces armes pourraient être utilisées, de leur encadrement juridique et des crises géopolitiques actuelles.
Les accords internationaux qui limitaient les arsenaux nucléaires et favorisaient la transparence entre les grandes puissances ont progressivement disparu. Les États-Unis se sont retirés du traité ABM en 2002, du traité INF en 2019 et du traité Ciel ouvert en 2020. La Russie a fait de même pour ce dernier en 2021 et a suspendu le traité New START en 2023, qui a finalement expiré en février 2026 sans être remplacé. Ces reculs réduisent la confiance entre les États, car ils limitent les échanges d’informations et les inspections, augmentant ainsi l’incertitude et le risque d’escalade involontaire. La transparence était un outil clé pour éviter les malentendus et les interprétations erronées des actions adverses.
La Russie utilise désormais l’arme nucléaire comme un instrument de pression politique dans le cadre de la guerre en Ukraine. Vladimir Poutine et d’autres responsables russes ont multiplié les menaces nucléaires pour dissuader l’Occident d’intervenir directement. Moscou a également déployé des armes nucléaires tactiques en Biélorussie, organisé des exercices nucléaires et révisé sa doctrine en 2024 pour élargir les conditions d’emploi de l’arme nucléaire. Cette stratégie, appelée brinkmanship (politique du bord du gouffre), consiste à manipuler le risque de catastrophe pour influencer les décisions de l’adversaire. Même si l’emploi effectif de l’arme nucléaire reste improbable, ces actions augmentent l’instabilité et le risque d’escalade.
La Chine accélère le développement de son arsenal nucléaire, passant d’environ 260 têtes nucléaires en 2015 à une estimation de 620 en 2026, soit un doublement en dix ans. Pékin construit une triade nucléaire complète, incluant des missiles intercontinentaux, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et des bombardiers stratégiques. Selon certaines projections américaines, la Chine pourrait atteindre 1 000 têtes nucléaires d’ici 2030 et jusqu’à 1 500 en 2035. Les motivations de Pékin font débat : certains estiment que la Chine cherche à garantir une capacité de seconde frappe (la possibilité de riposter après une attaque ennemie), tandis que d’autres pensent que ce renforcement vise à soutenir des ambitions territoriales, comme la réunification avec Taïwan. Cette montée en puissance ajoute une nouvelle couche de complexité aux équilibres stratégiques mondiaux.
Le système nucléaire mondial n’est plus dominé par deux superpuissances (États-Unis et Russie) comme pendant la guerre froide, mais par plusieurs acteurs aux intérêts divergents. Les États-Unis doivent désormais prendre en compte la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord dans leurs calculs stratégiques. Une augmentation de l’arsenal chinois pourrait déclencher une réponse indienne, qui à son tour influencerait le Pakistan. Cette multipolarité rend les interactions nucléaires plus complexes et moins prévisibles. Bien qu’un monde multipolaire ne soit pas automatiquement plus instable, il est plus difficile à réguler en raison du nombre accru d’acteurs et de leurs interactions croisées. Les nouvelles technologies, comme les missiles à longue portée ou les cyberattaques, brouillent également les frontières entre armes conventionnelles et nucléaires, augmentant le risque d’escalade involontaire.
La France, qui appliquait depuis des décennies le principe de stricte suffisance (une doctrine limitant son arsenal à ce qui est nécessaire pour dissuader), a annoncé en mars 2026 une augmentation de son nombre de têtes nucléaires. Le président Emmanuel Macron a justifié cette décision par la nécessité de répondre à la montée des tensions en Europe et de renforcer l’influence stratégique de la France. Bien que cette augmentation ne remette pas en cause le principe de suffisance, elle reflète un changement de perception : même une puissance nucléaire historique juge désormais le contexte suffisamment instable pour justifier un renforcement quantitatif. Cette évolution illustre la tendance générale à l’adaptation des arsenaux face à un environnement géopolitique plus incertain.
Le risque nucléaire ne provient plus principalement d’une accumulation massive d’armes, comme pendant la guerre froide, mais de la disparition progressive des mécanismes de régulation et de transparence. Les menaces nucléaires deviennent un outil de coercition plus explicite, notamment en Russie et en Chine. La prolifération nucléaire, avec des acteurs comme la Corée du Nord ou potentiellement l’Iran ou l’Arabie saoudite, affaiblit également la stabilité. Les nouvelles technologies, comme les armes antisatellites ou les cyberattaques, compliquent les calculs stratégiques en rendant plus difficile la distinction entre attaques conventionnelles et nucléaires. Enfin, la réduction du temps disponible pour interpréter les actions adverses augmente le risque d’escalade involontaire. Ces facteurs combinés transforment le paysage du risque nucléaire, même avec moins d’armes en circulation.

