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Économie

Fabien Truong : « Les lycéens relaient des demandes très anciennes des enseignants »

Alternatives Économiques · mis à jour 6 oct.

Pour le sociologue, le mouvement lycéen relaie des alertes lancées depuis des années par les personnels éducatifs. Face à des jeunes qui expriment l'importance qu’ils accordent aux études, la seule réponse policière est absurde..

Origine du mouvement

Le mouvement lycéen actuel, parti de Créteil en septembre 2026, ne naît pas d’une réforme récente mais de l’accumulation de problèmes anciens dans les lycées de banlieue. Les élèves relaient des revendications portées depuis des années par les enseignants, notamment concernant les locaux délabrés, les postes non pourvus et les professeurs absents non remplacés. Ces difficultés, particulièrement visibles dans les quartiers populaires comme la Seine-Saint-Denis ou le Val-de-Marne, s’expliquent par une pénurie d’enseignants : en 2026, des milliers de postes restent vacants au concours, et les établissements des quartiers défavorisés, moins attractifs, sont les plus touchés. Par exemple, un élève en Seine-Saint-Denis perd en moyenne une année de cours sur toute sa scolarité à cause des non-remplacements de professeurs. Ces problèmes, remontés aux rectorats et à l’Éducation nationale, n’ont jamais reçu de réponse concrète, poussant les lycéens à s’en emparer.

Ségrégation et inégalités

Les problèmes des lycées s’inscrivent dans un contexte plus large de ségrégation urbaine et d’augmentation des inégalités. L’assouplissement de la carte scolaire et les politiques éducatives ont rendu les établissements de plus en plus homogènes socialement, contrairement aux années 1990-2000 où ils étaient des lieux de brassage social. Aujourd’hui, les lycées des quartiers populaires concentrent les élèves issus de milieux défavorisés, qui se sentent stigmatisés. Pourtant, ce mouvement a dépassé les frontières des banlieues : des lycées mieux dotés, sans problèmes matériels, se sont mobilisés par solidarité. Les réseaux sociaux ont amplifié la visibilité de ces inégalités, notamment grâce à des vidéos montrant l’état des établissements, ce qui a choqué une partie de l’opinion publique.

Réponse policière critiquée

Face à la mobilisation, la réponse des autorités a souvent été policière, avec des interventions jugées disproportionnées. Fabien Truong, sociologue et ancien enseignant, souligne que cette approche ignore les demandes légitimes des lycéens et renforce les tensions. Il cite des cas de violences policières inadmissibles, comme des jeunes filles traînées par les cheveux ou des adolescents blessés (perte d’un œil, dents cassées). Ces scènes s’inscrivent dans un climat déjà tendu entre les jeunes des quartiers populaires et les forces de l’ordre, marquées par des contrôles au faciès répétés. Truong rappelle que la police n’est pas formée pour gérer des situations éducatives et que son utilisation comme réponse politique aggrave la crise plutôt que de la résoudre.

Revendications républicaines

Les lycéens ne se contentent pas de dénoncer les conditions matérielles de leur scolarité : leurs revendications touchent aussi à des enjeux républicains comme l’égalité et la fraternité. Même les élèves de milieux favorisés rejoignent le mouvement, par exemple contre Parcoursup, le système d’orientation post-bac critiqué pour son manque de transparence et ses inégalités. En juillet 2026, plus de 126 000 jeunes se sont retrouvés sans affectation dans l’enseignement supérieur, un chiffre qui illustre les dysfonctionnements du système. Truong souligne que ces problèmes ne sont pas nouveaux : ils remontent à des réformes comme celle du bac Blanquer, qui a supprimé les séries L, SES et S, et imposé des choix stratégiques dès 15 ans, pénalisant les élèves issus de milieux populaires.

Rôle de l’école et réussite

Malgré les difficultés, l’école reste un levier de mobilité sociale pour les jeunes des quartiers populaires. Fabien Truong, dans ses travaux comme Jeunesses françaises. Bac +5 made in banlieue (2015), montre que l’investissement des enseignants, des conseillers d’éducation et des associations produit des résultats positifs. Par exemple, les médiathèques sont souvent pleines pendant les périodes de révision du bac, preuve que l’école reste un espace de réussite pour certains. Cependant, cette réussite est inégale : dans des villes comme Grigny, la moitié des habitants ont pu accéder à une mobilité sociale grâce aux études, tandis que l’autre moitié reste coincée dans la précarité, créant un ressentiment. Truong plaide pour des politiques éducatives ambitieuses sur le long terme, au-delà des échelles électorales.

Ce que ça pourrait changer

Pour favoriser la réussite scolaire des jeunes issus de milieux populaires, Fabien Truong propose la notion d’*enveloppement éducatif* : un accompagnement collectif, au-delà des seuls parents, qui implique enseignants, travailleurs sociaux et associations. En effet, les familles, souvent occupées par des emplois précaires ou éloignés, manquent de temps ou de connaissances pour guider leurs enfants dans le système éducatif. Cet accompagnement permet de réduire les inégalités et de soutenir les élèves dans leurs choix d’orientation. Truong souligne aussi le poids énorme que représentent les attentes familiales : dans les familles immigrées, les parents insistent sur la réussite scolaire pour éviter à leurs enfants les métiers précaires, comme femme de ménage ou ouvrier du bâtiment. Cette pression, bien que porteuse de motivation, peut aussi devenir une source de stress pour les jeunes.

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