Quand être trop riche devient un handicap pour une entreprise, ou les revers de l’excès de trésorerie
On ne prête qu’aux riches, dit-on. Il n’est pas certain que l’adage qui s’applique aux particuliers concerne aussi les entreprises.
Une trésorerie abondante est souvent perçue comme un signe de bonne santé financière pour une entreprise, car elle permet de faire face aux imprévus, de financer l’activité quotidienne et de traverser des périodes économiques difficiles. Elle regroupe les liquidités disponibles immédiatement, comme les soldes bancaires créditeurs ou les placements de court terme (ex. : actions échangeables en bourse, bons du Trésor). Cependant, lorsque cette réserve devient durablement excessive, elle cesse d’être un avantage et peut être interprétée comme un manque de projets rentables ou une mauvaise allocation des ressources. Les investisseurs, notamment dans les entreprises cotées en bourse, commencent alors à s’interroger sur les raisons de cette accumulation, ce qui peut altérer leur confiance dans la stratégie de l’entreprise.
Le premier coût invisible d’une trésorerie trop importante est lié à l’inflation. Si les liquidités sont placées sur des supports peu rémunérateurs (ex. : obligations d’État, dépôts bancaires à terme, fonds monétaires), leur rendement est souvent inférieur à la hausse générale des prix. Par exemple, si l’inflation atteint 3 % par an et que les placements rapportent seulement 1 %, la valeur réelle de la trésorerie diminue de 2 % chaque année. Même si le capital nominal reste intact, son pouvoir d’achat s’érode. Ce phénomène est particulièrement problématique pour les entreprises qui conservent des réserves importantes sans projet d’investissement clair, car elles perdent progressivement leur capacité financière à long terme.
Les ressources financières d’une entreprise ne sont jamais gratuites : elles proviennent soit des actionnaires (fonds propres), soit des créanciers (dette). Les actionnaires attendent un rendement élevé en raison du risque encouru, tandis que les créanciers perçoivent des intérêts. Le coût moyen pondéré du capital (ou WACC, pour Weighted Average Cost of Capital) représente le rendement minimal que doivent générer les investissements pour couvrir ces attentes. Or, ce coût est généralement supérieur au rendement des placements monétaires de court terme (ex. : 5 % pour le WACC contre 1 % pour un fonds monétaire). Ainsi, conserver un excès de trésorerie sur des supports peu rémunérateurs revient à perdre de l’argent, car les liquidités rapportent moins qu’elles ne coûtent à l’entreprise.
Les marchés financiers interprètent le niveau de trésorerie comme un signal sur la santé et la stratégie d’une entreprise. Une réserve importante peut indiquer une politique financière prudente ou la préparation d’investissements futurs. Cependant, si aucune stratégie claire n’est communiquée, cette accumulation est souvent perçue comme un manque d’opportunités de croissance ou une difficulté à utiliser efficacement les ressources. Les investisseurs peuvent alors appliquer une décote (réduction de la valorisation) à l’entreprise, estimant que les dirigeants peinent à créer de la valeur ou que les liquidités seront mal utilisées. Cette méfiance est renforcée lorsque la gouvernance est jugée faible, car les actionnaires craignent des comportements opportunistes des dirigeants.
La théorie du cash-flow libre (Free Cash Flow Theory), développée en 1986 par l’économiste Michael Jensen, explique que un excès de trésorerie peut encourager les dirigeants à financer des projets peu rentables plutôt que de restituer les fonds aux actionnaires. Cette situation favorise les comportements de construction d’empire, où la croissance de la taille de l’entreprise prime sur la création de valeur. Jensen souligne que les managers, disposant de liquidités abondantes, peuvent être tentés de multiplier les acquisitions ou de retarder des restructurations, même si ces décisions ne bénéficient pas aux actionnaires. Ce phénomène illustre le conflit d’intérêts entre dirigeants et propriétaires, appelé théorie de l’agence.
La gouvernance d’entreprise joue un rôle déterminant dans la perception des liquidités par les marchés. Une gouvernance solide, avec des mécanismes de contrôle efficaces, rassure les investisseurs et permet d’envisager que la trésorerie sera utilisée de manière disciplinée et stratégique. À l’inverse, une gouvernance faible peut conduire les marchés à appliquer une décote aux liquidités, craignant qu’elles ne soient investies dans des projets peu rentables ou utilisées à des fins personnelles par les dirigeants. Par exemple, les entreprises françaises cotées en bourse sont souvent scrutées sur leur politique de redistribution des excédents de trésorerie, car les actionnaires exigent une justification claire de leur conservation.
Il existe un niveau optimal de trésorerie que chaque entreprise doit trouver pour équilibrer ses avantages et ses inconvénients. Les liquidités offrent une sécurité, une flexibilité et réduisent les coûts de financement externe, mais au-delà d’un certain seuil, chaque euro supplémentaire détenu en trésorerie crée moins de valeur que s’il était investi dans un projet rentable ou redistribué aux investisseurs. Par exemple, une entreprise avec une trésorerie représentant 20 % de son actif peut être perçue comme prudente, tandis qu’une trésorerie dépassant 30 % peut être interprétée comme un excès. L’enjeu n’est donc pas d’accumuler le plus de liquidités possible, mais de les utiliser de manière stratégique pour maximiser la création de valeur.
Lors d’une opération de cession d’entreprise, une trésorerie abondante ne se traduit pas automatiquement par une meilleure valorisation. Les acquéreurs évaluent d’abord la performance économique de l’activité, indépendamment de sa structure financière. La trésorerie n’intervient qu’ensuite dans le calcul de la valeur des titres. Un excès de cash peut même compliquer les négociations, car il brouille l’analyse de la rentabilité réelle. Par exemple, le retour sur fonds propres (*ROE*, pour *Return On Equity*) peut être dégradé en raison du faible rendement des liquidités. Les acquéreurs demandent alors des retraitements financiers pour isoler la performance opérationnelle, et peuvent appliquer une décote s’ils estiment que l’excès de trésorerie masque des risques ou une absence de stratégie claire.

