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Une icône méconnue du marronnage : Selomoh del Castilho et le capitaine Broos

The Conversation France · mis à jour 29 juil.

Portrait du capitaine Broos (1821-1880), chef des Brooskampers ou Bushinengue (« Noirs de la forêt ») au Suriname (1862). Selomoh del Castilho/Het Utrechts Archief (Pays-Bas) Au Suriname, les communautés marronnes, fondées par d’anciens esclaves ayant fui les plantations coloniales, incarnent une longue histoire de la résistance à l’esclavage.

Marronnage au Suriname

Le Suriname, ancienne colonie néerlandaise en Amérique du Sud, abrite des communautés appelées marronnes, fondées par d’anciens esclaves ayant fui les plantations coloniales. Ces groupes, comme les Bakabusi Sama ou Brooskampers, ont résisté pendant plus d’un siècle aux persécutions coloniales. Leur résistance armée a duré jusqu’en 1862, soit un an avant l’abolition officielle de l’esclavage dans les colonies néerlandaises (1863). Une période de travail forcé a suivi cette abolition. Les marrons ont négocié des traités de paix avec les autorités coloniales, obtenant des terres en échange de leur reddition. Leur histoire symbolise une lutte pour la liberté et l’autodétermination, souvent méconnue hors des frontières du Suriname.

Selomoh del Castilho

Selomoh del Castilho (1826–1914) était un photographe surinamais d’origine juive séfarade, pionnier de la photographie en Amérique du Sud au XIXe siècle. Né au Suriname, il a exercé son métier entre 1857 et 1894 à Paramaribo, la capitale. Son patronyme, écrit à la portugaise, reflète l’héritage de la diaspora juive néerlandaise, issue du Brésil hollandais (1624–1654). Après l’expulsion des Hollandais par les Portugais, ces Juifs se sont réfugiés en Guyane, où certains ont reproduit le modèle esclavagiste des plantations. Del Castilho a utilisé des techniques photographiques variées, comme le daguerréotype (image unique sur plaque de cuivre) et l’ambrotype (plaque de verre amovible). Il a transmis son savoir à ses fils, dont Alfred et Raphael, qui ont poursuivi son travail.

Portrait du capitaine Broos

Le portrait du capitaine Broos, chef des Brooskampers, est l’une des rares photographies du XIXe siècle représentant un marron en chef rebelle. Réalisé vers 1862 par Selomoh del Castilho, ce cliché montre Broos (1821–1880) assis, vêtu de blanc, avec une écharpe colorée et une expression sérieuse ou défiante. La photo a été prise à Paramaribo, probablement dans l’atelier de del Castilho ou un lieu neutre, lors des négociations entre les marrons et les autorités coloniales. Ce portrait est exceptionnel car, contrairement à d’autres images de l’époque, il représente un leader marron avec dignité, et non une victime de l’esclavage. Il est conservé aux Archives d’Utrecht (Pays-Bas) après un don de la Fraternité évangélique surinamaise.

Rareté des images de marrons

Au XIXe siècle, les photographies de personnes noires en Amérique latine et dans les Caraïbes se limitaient presque exclusivement à des esclaves, des affranchis ou des sujets pseudoscientifiques, comme les travaux de Louis Agassiz. Aucun portrait de marron ou de fugitif n’a été identifié au Brésil, à Cuba ou dans les collections du Schomburg Center (New York) pour cette période. Le portrait de Broos est donc unique : il s’agit du seul cliché connu d’un rebelle marron du XIXe siècle. Cette rareté s’explique par le statut illégal des marrons, considérés comme des hors-la-loi, et par le contrôle exercé par les autorités coloniales sur les représentations visuelles de l’époque.

Comparaison avec Scourged Back

Le portrait de Broos contraste fortement avec une autre photographie célèbre de l’époque, Scourged Back (1863), prise aux États-Unis par McPherson & Oliver. Ce cliché montre le dos scarifié d’un esclave fugitif, Peter ou Gordon, utilisé comme preuve des violences de l’esclavage dans la propagande abolitionniste. Contrairement à Broos, présenté avec dignité, Peter/Gordon est réduit à son statut de victime, sans identité claire. En 2025, cette image a été censurée par l’administration Trump dans des institutions fédérales américaines. La différence de notoriété entre ces deux photos interroge : elle reflète des perceptions distinctes de l’esclavage et de la résistance, ainsi que l’influence géopolitique des pays concernés.

Postérité du portrait de Broos

Le portrait de Broos a acquis une dimension iconique au XXIe siècle, devenant un symbole de résistance et de liberté. Une copie du cliché a été emportée par des Surinamais d’ascendance africaine au Ghana, où elle a été exposée au Mémorial de l’esclavage d’Assin Manso. Le portrait a également été présenté dans des associations surinamaises à Amsterdam et au Broos Institute, un centre de recherche axé sur l’Afrique. Cette réappropriation artistique et institutionnelle montre comment une image du XIXe siècle peut être réinterprétée à l’aune des enjeux contemporains, comme la mémoire coloniale ou les études postcoloniales. Broos incarne désormais la survie, l’autodétermination et l’identité des communautés marronnes.

Ce que ça pourrait changer

Le parcours de Broos et de del Castilho illustre une convergence entre la diaspora africaine et la diaspora juive. Les ancêtres de Broos ont été déportés d’Afrique par la traite transatlantique, qualifiée par l’ONU de *« plus grave crime contre l’humanité »* (résolution du 25 mars 2026). Del Castilho, quant à lui, est issu d’une famille juive expulsée de la péninsule Ibérique par l’Inquisition, ayant trouvé refuge à Amsterdam, surnommée la *« Jérusalem du Nord »*. Plus tard, certains de ses membres ont émigré en Amérique du Sud. Leur histoire commune préfigure des alliances ultérieures, comme celle entre Noirs et Juifs dans la lutte pour les *Civil Rights* aux États-Unis dans les années 1960. Cette rencontre entre deux traumatismes de déplacement forcé a produit une image unique, symbole de résilience.

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