Une vie de vagabond
L'Empire austro-hongrois voulait imposer la sédentarité à ses sujets, mais la pauvreté qui régnait dans certaines régions a engendré de nombreuses migrations, qui échappaient souvent au contrôle policier..
Gustav Kaiser Bedolzky, un homme arrêté au moins dix-huit fois entre 1866 et 1894 pour vagabondage, mendicité et usage de fausses identités, incarne la mobilité irrégulière au XIXe siècle. Son parcours, étudié par l’historienne Serena Luzzi dans Identità bugiarre, révèle comment des individus défiaient les normes sociales de sédentarité imposées par les autorités. Bedolzky, dont le vrai nom reste incertain, a été interrogé à de multiples reprises, notamment en 1868 à Trente, alors sous domination autrichienne. Son histoire illustre les tensions entre les aspirations à la liberté de mouvement et les dispositifs de contrôle stricts de l’époque. Les « identités mensongères » évoquées dans le titre désignent ces stratégies de survie, où des documents falsifiés permettaient de contourner les règles imposant un lieu de résidence fixe.
Entre 1863 et 1939 en Autriche (jusqu’en 1948 en Hongrie), les autorités imposaient aux individus un Heimat (lieu d’origine) et un Heimatrecht (droit et devoir de résider dans ce lieu). Ce système visait à lutter contre l’indigence en liant l’assistance sociale à une résidence fixe. Cependant, cette rigidité entrait en contradiction avec la réalité économique : à Vienne, par exemple, la moitié des habitants n’avaient pas de Heimat en raison des migrations massives. L’indigence était criminalisée : en 1873, les vagabonds (ceux sans travail ou revenu honnête) risquaient 8 jours à 1 mois de prison, une peine pouvant être prolongée jusqu’à 3 mois en 1885. Les autorités organisaient aussi des transferts forcés vers les communes d’origine des individus jugés indigents.
L’enquête sur Bedolzky révèle des origines floues, sources de frustrations et de mensonges. Interrogé en 1868, il ignore ou cache son lieu de naissance, allant jusqu’à menacer de se suicider. Plusieurs hypothèses sont avancées : une naissance sur les routes, expliquant l’absence de certificat de baptême, ou un départ précipité après un drame familial. Bedolzky a porté différents noms (Gustav, Augusto, Adolfo) dans ses vingt premières années. Il a aussi prétendu être né à l’orphelinat de Vienne, mais les registres ne confirment pas cette version. À la fin des années 1830, un tiers des enfants viennois naissaient effectivement dans cet orphelinat, souvent de mères célibataires, domestiques et immigrées de Bohême ou de Hongrie. Malgré ces incohérences, les autorités lui attribuent Trente comme Heimat temporaire en 1866, puis définitive, malgré l’opposition du maire local.
Face aux dispositifs de contrôle, les vagabonds développaient des savoir-faire pour échapper à la répression. Bedolzky, par exemple, a utilisé des livrets de travail itinérants, des documents officiels attestant d’un statut social légitime (comme celui d’apprenti ou de compagnon) et facilitant les déplacements. Ces livrets permettaient aussi de bénéficier d’aides des associations de métiers. Les documents d’identité, comme les livrets ou les cartes de légitimation, faisaient l’objet d’un commerce clandestin. Malgré les 6 années de prison cumulées pour ses délits, Bedolzky n’a jamais été contraint à une résidence fixe, démontrant les limites des systèmes répressifs. Les forces de l’ordre, souvent impuissantes, qualifiaient ces contrôles de « chimère ».
La vie itinérante de Bedolzky n’était pas synonyme de misère absolue. Sa mère, Emilie, une musicienne de rue d’origine bohème, a quitté sa région natale en crise économique (liée à la concurrence russe et à la mécanisation du textile) pour travailler à Vienne. Bedolzky a reçu une éducation élémentaire et a travaillé comme cocher, notamment pour un marchand juif à Buda (actuelle Budapest) avant 1867, date à laquelle l’égalité juridique des juifs fut instaurée dans l’empire austro-hongrois. Il a aussi travaillé pour des Tsiganes, une communauté stigmatisée par une ordonnance de 1888. Son parcours montre comment la mobilité était une réponse aux bouleversements économiques et aux frontières mouvantes, comme en 1866 lorsque la Vénétie quitta l’empire autrichien, l’obligeant à quitter San Bonifacio pour Vienne.
Pour Bedolzky, le vagabondage était un choix délibéré pour échapper à une pauvreté contrôlée et sédentaire. Bien qu’il ait obtenu Trente comme *Heimat* en 1866, il a préféré une vie d’errance, comme il l’explique dans une lettre de 1894 aux autorités municipales. Cette liberté de mouvement, bien que difficile (travail journalier, expédients, poursuites judiciaires), lui permettait d’échapper aux contraintes d’une vie stable mais surveillée. Son parcours illustre comment les individus marginalisés ont pu, malgré les lois répressives, préserver une forme d’autonomie. La trace de Bedolzky se perd en 1895, sans que les autorités n’aient pu déterminer ses origines ou son destin final.

