Photographie : dans les coulisses du fort de Saint-Cyr, incroyable temple de conservation de millions de clichés
C'est un lieu de mémoire méconnu, dans les Yvelines. Ancien ouvrage de défense de Paris bâti à la fin du XIXe, ce fort très bien conservé s'est transformé en immense havre de classement pour des artistes de la photo et du photojournalisme, comme Jacques Henri-Lartigue, Willy Ronis ou Gilles Caron..
Le fort de Saint-Cyr, construit en 1875 à Montigny-le-Bretonneux dans les Yvelines, est un ancien ouvrage militaire classé monument historique depuis 1992. Initialement conçu pour défendre Paris avec une garnison de 1 000 soldats, il a abrité par la suite un dépôt de munitions, puis l'école nationale de la météorologie de 1948 à 1982. Depuis 1982, il abrite la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP), un service du ministère de la Culture. Ce site, ouvert une fois par an lors des Journées du patrimoine, est l'un des plus grands centres européens de conservation photographique, avec entre 700 et 800 fonds photographiques totalisant 25 à 30 millions de clichés. Ces archives couvrent 180 ans de photographie française, depuis les débuts du médium jusqu'à des créations contemporaines.
La MPP conserve des fonds photographiques parmi les plus importants de France, incluant des œuvres majeures comme celles de l'atelier Nadar (Félix et Paul Nadar), des portraits historiques comme celui de Victor Hugo sur son lit de mort, ou encore des archives de photoreporters célèbres comme Willy Ronis, André Kertész, ou Raymond Depardon. Le fonds le plus conséquent est celui du studio Harcourt, spécialisé dans la photographie de portrait. La médiathèque accueille également des archives de photojournalistes comme Stanley Greene ou Christine Spengler, ainsi que des fonds de photographes humanistes ou plasticiens. Entre 1995 et 2015, peu de nouveaux fonds ont été intégrés, mais depuis 2015-2016, une quarantaine de versements sont enregistrés chaque année, représentant environ 8 000 à 10 000 éléments par don.
La mission principale de la MPP est de préserver et de valoriser les archives photographiques liées à la France, qu'elles aient été réalisées par des Français ou depuis le territoire français. Elle n'accepte pas les fonds de photographes amateurs ou les images sans lien avec la France. Les archives sont conservées dans des conditions strictes : des magasins maintenus à 18 °C, des chambres froides (14 °C) ou très froides (7 °C) pour les supports argentiques sensibles. Les photographies numériques récentes, comme celles de Pascal Maître prises en 2024, sont également archivées. La médiathèque travaille en partenariat avec d'autres institutions comme le musée Nicéphore Niepce à Chalon-sur-Saône ou l'Institut de la photographie à Lille pour assurer une couverture nationale.
L'acquisition d'un fonds photographique se fait par donation, un processus long et collaboratif qui implique des négociations avec les photographes, leurs familles ou leurs agents. Matthieu Rivallin, chef du département de la photographie, souligne que ces échanges ne se limitent pas à une transaction rapide, mais s'étalent sur plusieurs mois, voire des années. Les photographes choisissent eux-mêmes les éléments à conserver ou à transmettre à leurs héritiers. La MPP ne fonctionne pas comme une structure d'expropriation, mais comme un partenaire de préservation. Parmi les photographes ayant fait don de leurs archives figurent Raymond Depardon, Jean Gaumy, Gilles Caron ou encore Lucien Clergue. Le principal défi actuel est la disparition progressive des archives argentiques, alors que de nombreux photographes âgés entre 60 et 90 ans cherchent à préserver leur héritage.
Une fois les archives réceptionnées, elles sont traitées dans une grande salle de tri où les cartons sont ouverts et organisés. Le temps de traitement varie selon l'état des fonds : certains sont déjà classés et peuvent être traités en quelques semaines, tandis que d'autres, désorganisés, nécessitent plusieurs mois de travail. La MPP emploie une vingtaine de personnes, dont neuf chargés de fonds spécialisés dans l'archivage. Les photographies sont ensuite numérisées et mises en ligne sur la plateforme ouverte du patrimoine (POP), accessible au public. Malgré la taille impressionnante des collections, l'espace disponible n'est pas une préoccupation majeure, car les photographies occupent moins de place que d'autres types d'œuvres comme la peinture ou la sculpture.
Le fort de Saint-Cyr se distingue par son architecture militaire de type *Séré de Rivières*, conçue pour résister aux intempéries et aux variations de température. Ses murs épais, recouverts de terre à l'extérieur, offrent une isolation thermique et une stabilité hygrométrique idéales pour la conservation des documents. Le site s'étend sur 20 hectares et 6 500 mètres carrés, avec 20 magasins (ou alvéoles) desservis par des couloirs totalisant près d'un kilomètre de rayonnage. Bien que le fort puisse paraître isolé en hiver, il reste fonctionnel toute l'année. Une partie des archives, notamment celles contenant des matériaux inflammables ou explosifs comme les nitrates de cellulose, est conservée dans un autre site sécurisé à Bois d'Arcy, représentant environ 10 % des collections.

