Restitutions de biens culturels : un exemple très pédagogique d'extractivisme culturel
Bénédicte Savoy, derrière le rapport Sarr-Savoy à Emmanuel Macron sur la restitution des biens culturels en 2020, vient de publier deux textes édifiants à partir d'un cas pratique très pédagogique : une carte du National Geographic inscrivant, en 1938, l'extraction dans la logique des appartenances..
L'extractivisme culturel désigne un phénomène où des pays ou institutions riches en ressources culturelles, comme des musées ou des collections privées, s'approprient des biens culturels issus d'autres régions du monde, souvent sans leur accord ni compensation équitable. Ce concept s'inspire de l'extractivisme économique, qui consiste à exploiter massivement les ressources naturelles d'un territoire pour les exporter, sans toujours en redistribuer les bénéfices. Dans ce contexte, les biens culturels, comme des œuvres d'art, des artefacts ou des documents historiques, sont considérés comme des ressources à extraire, au même titre que le pétrole ou les minerais. L'historienne de l'art Bénédicte Savoy, spécialiste de ces questions, montre comment cette logique a été légitimée par des représentations cartographiques et des discours scientifiques, transformant l'appropriation en un acte naturel ou justifié.
En 1938, le National Geographic a offert à ses abonnés une carte intitulée The Cradle of Humanity (le Berceau de l'humanité), qui présentait les régions du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord comme un territoire unique, marqué par des frontières floues et des légendes bibliques. Bénédicte Savoy analyse cette carte comme un outil de légitimation de l'extractivisme culturel. En désignant ces zones comme la carte de chez nous, elle révèle comment cette représentation visuelle a contribué à normaliser l'idée que ces régions étaient un espace à explorer, à fouiller et à exploiter, y compris pour des raisons économiques comme l'extraction de pétrole. Cette carte a ainsi servi de support à une vision où l'appropriation des biens culturels était présentée comme un droit, voire un devoir, pour les pays occidentaux.
L'archéologie biblique est une branche de l'archéologie qui étudie les sites et les artefacts mentionnés dans la Bible, en se concentrant notamment sur le Proche-Orient ancien. Cette discipline a souvent été utilisée pour justifier des expéditions archéologiques, des fouilles et, par extension, l'appropriation de biens culturels. Bénédicte Savoy montre que l'archéologie biblique a servi de prétexte à des missions scientifiques qui, en réalité, visaient aussi à collecter des objets pour les musées occidentaux. Cette approche a ainsi renforcé l'idée que ces régions étaient un terrain de jeu pour les chercheurs et les collectionneurs, légitimant indirectement l'extractivisme culturel. L'historienne souligne que cette logique s'inscrit dans une histoire plus large de domination culturelle et scientifique.
En 2020, l'économiste sénégalais Felwine Sarr et l'historienne de l'art Bénédicte Savoy ont remis au président français Emmanuel Macron un rapport intitulé Restaurer les biens culturels africains. Ce rapport propose des pistes pour restituer aux pays africains des œuvres d'art et des artefacts conservés dans les musées européens, souvent acquis dans des conditions coloniales ou postcoloniales contestables. Le rapport Sarr-Savoy a marqué un tournant dans les débats sur la restitution des biens culturels, en soulignant que ces objets ne sont pas des trésors universels, mais des éléments de patrimoine culturel liés à des histoires spécifiques. Les deux chercheurs ont montré que ces restitutions ne sont pas seulement une question morale, mais aussi un enjeu de justice historique et de rééquilibrage des rapports de pouvoir entre le Nord et le Sud.
Les Carnets de provenance sont une nouvelle collection publiée à l'été 2026, dirigée par l'association Astres, avec Dominique Schnapper comme marraine. Cette initiative, soutenue par le cabinet d'avocats de Me Corinne Hershkovitch, pionnière dans le contentieux des biens spoliés, vise à documenter et analyser les origines des œuvres d'art et des artefacts conservés dans les musées. L'objectif est de rendre visibles les histoires souvent occultées derrière ces objets, comme les conditions de leur acquisition, leur spoliation ou leur pillage. Bénédicte Savoy y contribue avec un article analysant la carte du National Geographic comme exemple d'extractivisme culturel. Ces carnets s'inscrivent dans une démarche de transparence et de restitution des savoirs, en lien avec les débats contemporains sur la décolonisation des musées et la justice patrimoniale.
Les restitutions de biens culturels, comme celles proposées dans le rapport Sarr-Savoy, ont un double impact. D'une part, elles permettent aux pays d'origine de retrouver des éléments clés de leur patrimoine, souvent symboliques ou identitaires, comme des masques, des statues ou des manuscrits. D'autre part, elles remettent en question la légitimité des musées occidentaux à conserver ces objets, en soulignant que leur présence dans ces institutions est souvent le résultat de rapports de force historiques inégaux. Ces restitutions peuvent aussi avoir des conséquences économiques, comme la perte de revenus touristiques pour les musées concernés. Cependant, elles sont perçues par beaucoup comme une étape nécessaire pour réparer des injustices historiques et rééquilibrer les échanges culturels entre le Nord et le Sud.

