La surprise de la peste noire
Dans une Europe du Moyen Âge dépeuplée par la maladie, la biodiversité s’est transformée, mais pas comme on aurait tendance à l’imaginer….
Au début du XIVe siècle, l’Europe médiévale connaît une période de croissance démographique et économique marquée. Les villes se développent, le commerce s’intensifie et la population augmente rapidement. Pour répondre à cette demande alimentaire croissante, les sociétés défrichent des forêts et assèchent des marécages afin d’étendre les terres cultivables. Des innovations techniques, comme la charrue à versoirs ou l’attelage des chevaux, permettent de cultiver des sols moins fertiles avec des céréales comme le seigle et l’avoine. Ces pratiques créent un paysage agricole diversifié, composé de parcelles cultivées entrecoupées de boisés, de haies, de rivières, de tourbières et de marécages. Cette mosaïque agroforestière, façonnée par l’humain, favorise une riche diversité de milieux naturels et de pratiques agricoles.
À partir de 1345, un changement climatique se produit en Europe avec l’installation d’un temps froid et humide, possiblement lié à des éruptions volcaniques successives. Les récoltes s’effondrent, aggravant une situation alimentaire déjà tendue. Les importations de céréales d’outre-mer, acheminées par des navires, introduisent également un passager clandestin : la bactérie Yersinia pestis, responsable de la peste noire. Cette maladie se propage rapidement et tue au moins un tiers de la population européenne en cinq ans, entre 1347 et 1351. La peste noire a un impact démographique et territorial majeur, entraînant l’abandon de milliers de villages et de hameaux, notamment dans des régions comme l’Angleterre ou la Thuringe.
La peste noire provoque un recul brutal de l’activité humaine dans les campagnes. Les terres marginales, difficiles à cultiver, sont abandonnées et laissées en friche. Les forêts, libérées de la pression agricole, reprennent progressivement leur place et engloutissent d’anciens champs. Ce phénomène transforme les paysages européens, qui deviennent plus homogènes et moins fragmentés. On pourrait s’attendre à ce que cette réduction de l’empreinte humaine favorise une explosion de la biodiversité végétale, mais les observations contredisent cette intuition. Une étude publiée en mars 2026 dans la revue Ecology Letters révèle un résultat inattendu : la diversité floristique a en réalité diminué après la peste noire.
Pour étudier l’évolution de la diversité végétale en Europe, une équipe de chercheurs de l’Université de York (Royaume-Uni) a analysé des grains de pollen fossilisés, conservés au fond des lacs et des tourbières. Ces pollens proviennent de plantes dites anémophiles, c’est-à-dire pollinisées par le vent, comme les graminées ou certaines herbacées. Les scientifiques ont examiné 109 collections de pollens réparties sur tout le continent européen. Leurs résultats montrent une diminution « rapide » et « substantielle » de la diversité floristique à l’époque de la peste noire. Cette baisse a été suivie d’un rétablissement progressif de la diversité au fil des siècles, parallèlement à la reprise démographique.
L’étude révèle que la diversité floristique est maximale dans les paysages en mosaïque agroforestière, façonnés par des pratiques agricoles traditionnelles. Ces environnements offrent une grande variété de niches écologiques, permettant à de nombreuses espèces végétales de coexister. Par exemple, les prairies, les forêts, les haies et les zones humides créent des habitats distincts pour différentes plantes. Cependant, l’abandon des terres agricoles après la peste noire a eu des effets variables selon les régions. Dans des zones peu boisées, comme le nord de la France, le nord de l’Allemagne ou l’ouest de l’Espagne, la repousse des forêts a parfois augmenté la diversité végétale.
Un seuil de 40 % de couvert forestier émerge comme un facteur clé pour maximiser la diversité végétale dans une région. Historiquement, de grands mammifères comme le mammouth laineux ou le cerf géant maintenaient des trouées dans les forêts, créant naturellement des paysages proches de ce pourcentage. Aujourd’hui, ce seuil est rarement atteint en raison de l’expansion des activités humaines. L’étude souligne que les paysages traditionnels, caractérisés par une agriculture à petite échelle et une intégration avec la nature, diffèrent radicalement des modèles agricoles industriels modernes, basés sur les monocultures et les pesticides.
Les conclusions de l’étude britannique contrastent avec les connaissances actuelles sur l’impact de l’agriculture sur la biodiversité. Aujourd’hui, l’agriculture intensive est reconnue comme une cause majeure de l’appauvrissement de la nature. Cependant, l’étude met en lumière des modèles agricoles traditionnels, comme les forêts jardinées du Japon, les bassins versants nourriciers d’Hawaï ou les petites fermes de permaculture, qui favorisent la biodiversité. Ces pratiques, bien que moins répandues, montrent qu’une agriculture respectueuse de l’environnement peut coexister avec la préservation des écosystèmes. L’enjeu est désormais de donner une place plus importante à ces approches durables.

