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Philosophie

La guerre qui fit Franco

La Vie des Idées · mis à jour il y a 14 j

Longtemps marquée par le franquisme, l'histoire de la guerre d'Espagne se renouvelle aujourd'hui, nourrie par les expériences vécues. En mettant en évidence les dynamiques de fascisation et d'internationalisation, peut-on déplacer le regard vers un nouveau récit du conflit ?.

Thèse révisionniste actuelle

Un courant d’opinion révisionniste, notamment relayé par l’historien Julián Casanova dans un article du journal El País, présente la guerre civile espagnole (1936-1939) comme le résultat des mauvaises politiques de la Seconde République et de la violence de la gauche. Selon cette interprétation, le général Franco et ses partisans auraient agi pour sauver la patrie en menant un soulèvement militaire légitime. Cette vision minimise les responsabilités du franquisme et présente les deux camps comme également coupables, effaçant ainsi les crimes spécifiques du régime. Elle suggère aussi que Franco aurait modernisé l’Espagne au XXe siècle après la guerre, une idée qui occulte sa dictature et sa répression prolongée. Cette thèse, bien que contestée par les historiens, a trouvé un écho dans certaines publications françaises, suscitant des débats sur l’éthique intellectuelle et la rigueur historique.

Nouvel ouvrage français

Pour contrer les interprétations révisionnistes, les historiens François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta ont publié en 2026 un ouvrage intitulé La guerre d’Espagne. 1936-1939. La démocratie assassinée, aux éditions Tallandier. Cet ouvrage comble un vide dans la littérature francophone, car il n’existait pas de synthèse scientifique récente sur ce sujet depuis l’ouvrage de Bartholomé Bennassar en 2006. Contrairement à Bennassar, qui adoptait une vision manichéenne héritée du franquisme (celle de deux Espagne vouées à s’affronter), les auteurs s’appuient sur des archives inédites et des travaux récents pour défranquiser le récit de la guerre. Leur approche intègre les War Studies, une discipline qui étudie la guerre à l’échelle des individus, offrant ainsi une perspective plus nuancée et moins biaisée.

Critique du terme guerre civile

Le terme guerre civile est remis en question par les auteurs, car il a été popularisé dans les années 1960 pour décrire un conflit fratricide entre Espagnols, suggérant une violence atavique propre à leur culture. Cette expression a permis au franquisme de légitimer sa dictature en présentant les deux camps comme également responsables des violences, ce qui a servi à disculper le régime de ses crimes. De plus, le terme occulte l’internationalisation précoce du conflit : en seulement 8 jours, du 17 au 25 juillet 1936, l’intervention des puissances fascistes (Italie et Allemagne) a transformé la révolte en une guerre globale. Les auteurs soulignent que cette intervention a été déterminante pour la victoire de Franco, rendant le terme guerre civile inapproprié pour décrire un conflit largement influencé par des acteurs étrangers.

Chronologie contestée

L’historiographie franquiste a tenté de justifier le coup d’État de juillet 1936 en affirmant que la guerre avait commencé dès 1934, voire 1931, avec des révoltes comme celle des mineurs des Asturies, réprimée par Franco. Cependant, les auteurs démontrent que c’est bien le coup d’État de juillet 1936 qui a déclenché la guerre et la révolution, et non l’inverse. À l’autre extrémité de la chronologie, la fin de la guerre est traditionnellement fixée au 1er avril 1939, date du parte de guerra de Franco. Pourtant, ce dernier a toujours affirmé que la guerre ne s’achèverait qu’avec l’élimination totale de ses opposants. La répression franquiste a en réalité continué bien au-delà de 1939, avec environ 80 000 assassinats entre 1936 et 1939, puis entre 1939 et 1947. Aujourd’hui, près de 6 000 fosses communes parsèment encore la péninsule ibérique, rappelant l’héritage durable de cette période.

Processus de fascisation

Les auteurs analysent le processus de fascisation de la droite espagnole à partir de 1935, accéléré par la victoire du Front populaire en février 1936. Ce concept, forgé par l’historien Ismael Saz, désigne le basculement de la vie politique vers une culture de la violence, où l’extrême droite a réussi à convaincre une partie de l’armée qu’elle incarnait la nation et avait le droit d’intervenir politiquement. Franco n’a pas été le moteur initial de ce processus, mais un acteur périphérique rallié tardivement au coup d’État. C’est la guerre elle-même qui a façonné le franquisme, et non l’inverse. Cette analyse permet de déplacer le débat des échecs de la Seconde République vers les mécanismes de destruction systématique du régime démocratique par les forces contre-révolutionnaires.

Violences et reconstruction

Le coup d’État de juillet 1936 a provoqué un effondrement de l’État républicain, entraînant des violences massives dès l’été 1936, avec environ 50 000 victimes. Cet effondrement a aussi permis la mise en place de structures de pouvoir alternatives, portées par les milices et les syndicats, qui n’étaient pas toujours motivées par des objectifs révolutionnaires. Dès l’automne 1936, la République a tenté de reconstruire son État, mais elle a été rapidement dépassée par le processus concurrent de construction de l’État franquiste. Ce dernier reposait sur une centralisation absolue du pouvoir militaire, l’élimination systématique des oppositions, et le soutien actif de la garde civile, de l’Église et des classes possédantes. L’intégration des populations sous contrôle franquiste, obtenue par la contrainte, a été plus efficace que l’adhésion volontaire au régime.

Dimension internationale

L’ouvrage met en lumière la dimension internationale du conflit, souvent réduite à la question de la non-intervention. En réalité, les aides militaires des puissances fascistes et conservatrices (environ 190 000 hommes) ont largement dépassé celles apportées à la République, malgré le mythe des Brigades internationales ou de la solidarité soviétique. Cependant, les solidarités culturelles et intellectuelles envers la République ont été fortes et ont persisté bien au-delà de la guerre, servant de matrice à un engagement démocratique transnational. Ces solidarités se sont manifestées par l’accueil des enfants espagnols, l’organisation de circuits humanitaires d’aide aux civils, ou encore le passage clandestin d’armes. Ces réseaux ont ensuite été utiles à la Résistance française dès 1940.

Ce que ça pourrait changer

L’ouvrage adopte une approche innovante en étudiant la guerre non pas à travers les batailles ou les partis politiques, mais à travers le vécu des individus. Cette *histoire à hauteur d’hommes et de femmes* permet de comprendre l’impact concret du conflit sur des soldats de base, des familles de réfugiés, des femmes engagées dans les milices, des enfants évacués ou des catholiques. L’analyse *genrée* apporte des éclairages originaux sur une guerre souvent perçue comme exclusivement masculine. Cette perspective met en avant la diversité des expériences et des souffrances, offrant une vision plus humaine et moins abstraite du conflit. Elle ouvre la voie à de futures recherches centrées sur ces récits individuels.

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