Un appel à protéger du négationnisme les survivants des pensionnats pour Autochtones
Les Premières Nations réclament la criminalisation du négationnisme des pensionnats pour Autochtones..
Lors de leur Assemblée générale annuelle, les chefs des Premières Nations ont adopté à l'unanimité une résolution exigeant que le gouvernement fédéral criminalise le négationnisme des pensionnats pour Autochtones. Cette demande s'inscrit dans un contexte de montée des discours haineux envers les communautés autochtones. Ils souhaitent que cette infraction soit traitée au même titre que la négation de l'Holocauste, déjà interdite par le Code criminel canadien. Le chef David Monias, de la Nation crie de Pimicikamak, a souligné que cette mesure est essentielle pour protéger les survivants et honorer la mémoire des 150 000 enfants des Premières Nations, Inuit et Métis arrachés à leur famille entre 1831 et 1996 pour être placés dans ces établissements. Selon lui, nier cette histoire revient à nier la parole des survivants et à minimiser leur souffrance.
Les pensionnats pour Autochtones, administrés principalement par des institutions religieuses dont l'Église catholique romaine, ont fonctionné au Canada pendant plus d'un siècle. Entre 1831 et 1996, plus de 150 000 enfants autochtones y ont été placés de force, souvent arrachés à leur famille sous la menace ou la contrainte. Ces établissements visaient à assimiler les enfants autochtones à la culture dominante, en leur interdisant de parler leur langue maternelle ou de pratiquer leurs traditions. Beaucoup y ont subi des violences physiques, psychologiques ou sexuelles. Le pensionnat de Sept-Îles, par exemple, a opéré pendant 19 ans, de 1952 à 1971, sous administration catholique. Ces institutions ont laissé des traumatismes profonds et durables chez les survivants et leurs familles.
En 2021, la découverte de centaines de sépultures anonymes près d'anciens pensionnats, notamment à Kamloops en Colombie-Britannique, a ravivé les traumatismes des survivants et des communautés autochtones. Ces lieux, considérés comme des scènes de crime, doivent être protégés et faire l'objet d'enquêtes selon les dirigeants autochtones. Le grand chef Garrison Settee, de Manitoba Keewatinowi Okimakanak (MKO), a dénoncé les pressions exercées sur les communautés pour qu'elles fournissent des preuves supplémentaires de ces décès. Il a rappelé que chaque nation autochtone possède ses propres protocoles spirituels concernant les lieux de sépulture, et que ces demandes sont perçues comme irrespectueuses. Ces découvertes ont également suscité des discours négationnistes, alimentant les tensions autour de la mémoire de ces événements.
Les dirigeants autochtones ont alerté sur l'augmentation des discours haineux et des actes d'intimidation envers les communautés qui documentent l'histoire des pensionnats. Terry Teegee, chef régional de l'Assemblée des Premières Nations pour la Colombie-Britannique, a qualifié le négationnisme de discours haineux et non de débat académique. Il a cité l'exemple de la Première Nation Tk'emlúps te Secwépemc, qui a dû mettre en place une surveillance permanente du site où 215 sépultures potentielles ont été détectées, après des tentatives d'intrusion. Les communautés sont confrontées à des menaces, des courriels haineux et des actes d'intimidation, ce qui les empêche de travailler sereinement à la préservation de cette mémoire. Pour les chefs autochtones, reconnaître officiellement le négationnisme comme une forme de haine est une mesure essentielle pour protéger les survivants.
Le 15 juin 2023, le Sénat canadien a rejeté des amendements au projet de loi C-9 qui auraient permis d'inclure le négationnisme des pensionnats dans les dispositions du Code criminel relatives à la propagande haineuse. Cette décision a été perçue comme un recul majeur par les dirigeants autochtones, qui estiment que la vérité n'est pas facultative et que la réconciliation ne peut exister sans elle. La grande cheffe Linda Debassige, du Conseil de la Nation Anishinabek, a critiqué le fait qu'Ottawa n'ait pas associé suffisamment les Premières Nations à l'élaboration de ce projet de loi. Elle a rappelé que le Canada s'est excusé pour ces atrocités, mais que des excuses sans actes concrets restent lettre morte. Les chefs autochtones maintiennent la pression pour que cette mesure soit adoptée lors de la reprise des travaux parlementaires à l'automne 2023.
Betsy Kennedy, cheffe de la Première Nation de War Lake et survivante des pensionnats, a partagé son témoignage bouleversant lors de la conférence de presse. Sa mère et elle-même, ainsi que ses frères et sœurs, ont été placés de force dans ces établissements dès l'âge de cinq ans. Elle a décrit la douleur de la séparation d'avec sa famille pendant quatre ans, au point de ne plus reconnaître son propre père à son retour. Elle a expliqué que chaque enfant de cinq ans était systématiquement emmené, laissant les parents dans l'attente et l'angoisse. Les révélations sur les sépultures découvertes en Colombie-Britannique ont ravivé ces traumatismes, car elle a pensé aux parents qui attendaient leurs enfants disparus. Pour elle, les survivants comme elle sont les meilleurs témoins de l'impact de ces institutions et méritent d'être écoutés et crus.
Les chefs autochtones ont également demandé au gouvernement fédéral de préserver l'ensemble des archives recueillies par la Commission de vérité et réconciliation (CVR), créée en 2008 pour documenter les abus commis dans les pensionnats. Ils craignent que des documents essentiels à la compréhension de cette histoire ne disparaissent. La cheffe nationale de l'Assemblée des Premières Nations, Cindy Woodhouse Nepinak, a affirmé que l'adoption unanime de la résolution envoie un message clair au gouvernement : le Canada doit travailler avec les Premières Nations pour adopter une loi criminalisant les discours haineux et le négationnisme. Elle a souligné que la montée des discours haineux accompagne les avancées politiques des Premières Nations, déclarant que *plus nous devenons forts, plus nous recevons de haine*. L'APN entend maintenir la pression politique lors de la reprise des travaux parlementaires à l'automne 2023.

