De la survie à la gastronomie : comment l’alimentation spatiale révolutionne l’exploration et la science
Une recette de saumon au citron, développée par le Cnes dans le cadre des _Special Event Meal_ (repas pour les événements à bord). Le plat a été placé sur une tortilla et assaisonné avec de la sauce piquante et de la crème à l’ail par un des astronautes de la mission.
En 1961, lors de la première mission habitée Vostok de l'URSS, l'astronaute Youri Gagarine disposait de seulement neuf produits alimentaires conditionnés en tubes, comme des soupes, des jus et des purées. À cette époque, les scientifiques craignaient que l'alimentation en micropesanteur ne pose des problèmes physiologiques, comme l'étouffement ou la régurgitation. Les aliments proposés avaient un goût atténué et une texture peu naturelle, ce qui décourageait leur consommation. Par exemple, les cubes de beurre de cacahuète utilisés pendant les missions Mercury (1961-1963) et Gemini (1965-1966) étaient conçus pour éviter les miettes en micropesanteur, mais offraient une texture pâteuse et peu appétissante. Ces premières tentatives ont cependant posé les bases des innovations futures en matière d'alimentation spatiale.
Soixante ans après Vostok, les astronautes à bord de la Station spatiale internationale (ISS) peuvent choisir parmi plus de 300 recettes variées, allant des cocktails de crevettes lyophilisés aux repas événementiels français. Les aliments déshydratés et lyophilisés, comme les soupes, les jus ou les viandes, sont devenus la norme car ils sont légers, faciles à réhydrater et respectent les contraintes de poids et de volume. Les recettes conditionnées en boîtes métalliques ou en sachets souples, traitées par ionisation pour une conservation à froid, ont permis de diversifier les plats. Une avancée majeure a été l'introduction du réchauffage des aliments, d'abord avec de l'eau chaude pour les aliments lyophilisés, puis avec des boîtes de conserve. Aujourd'hui, les astronautes disposent de menus variés, incluant des plats comme le curry de poulet aux noix de cajou ou les lasagnes à la viande, qui se réhydratent en quelques minutes.
La diversité des menus à bord de l'ISS repose sur une collaboration internationale. La NASA et Roscosmos fournissent chacun 50% de la masse alimentaire envoyée. Le Centre national d'études spatiales (CNES) français propose des repas événementiels pour des occasions spéciales ou des expériences scientifiques, à raison d'un ou deux repas par mois. Les agences spatiales japonaises (JAXA) et européennes (ESA) fournissent également des recettes nationales lorsque leurs astronautes sont à bord. Par exemple, l'astronaute Sophie Adenot a pu déguster un effiloché de bœuf à la vanille fumée et à l'ail noir, créé par la cheffe Anne-Sophie Pic. Ces collaborations permettent de varier les saveurs et de maintenir le moral des équipages.
L'alimentation spatiale ne se limite pas à nourrir les astronautes : elle joue un rôle clé dans leur santé et leur moral. Chaque astronaute consomme en moyenne entre 2 500 et 3 000 calories par jour, un apport adapté à leur métabolisme et à leur niveau d'activité physique, malgré une réduction de la sollicitation des muscles en micropesanteur. Les équipes médicales veillent à ce que leur alimentation soit riche en protéines, en calcium et en vitamine D pour lutter contre la perte osseuse et musculaire, qui peut atteindre 1 à 2% par mois pour les os et 20% pour les muscles. Sur le plan psychologique, les repas, notamment ceux du soir ou de fin de semaine, sont des moments de convivialité essentiels pour maintenir le moral et la cohésion d'équipe, surtout lors de missions de longue durée.
L'envoi d'aliments dans l'espace est soumis à des contraintes logistiques majeures. Chaque kilogramme envoyé coûte cher, et l'espace de stockage est limité. Les aliments doivent donc être légers, compacts et stables sur de longues périodes. Par exemple, les aliments lyophilisés ou déshydratés, comme les fruits secs ou les barres vitaminées, sont privilégiés car ils occupent peu de place et se conservent facilement. Les aliments frais, comme les fruits et légumes, ne sont disponibles que quelques jours après l'arrivée des vaisseaux ravitailleurs. Ces contraintes obligent les agences spatiales à optimiser chaque envoi pour garantir une alimentation variée et nutritive aux astronautes.
Pour les missions de très longue durée, comme celles vers la Lune ou Mars, l'autonomie alimentaire devient indispensable. Plusieurs projets explorent cette piste, comme le projet *MELiSSA* de l'ESA, un système en boucle fermée qui recycle le dioxyde de carbone, l'eau et les déchets organiques pour produire de l'oxygène et cultiver des plantes. À bord de l'ISS, des expériences de culture végétale ont déjà permis aux astronautes de consommer des salades, et des tests sont en cours pour d'autres plantes comme les tomates ou les piments. Ces cultures apportent des vitamines fraîches et améliorent le moral des équipages. À terme, ces projets pourraient réduire la dépendance des astronautes aux ravitaillements terrestres.

