Y a-t-il trop de bois mort dans nos forêts ?
L’ESSENTIEL Il y a en moyenne cinq fois plus de bois mort dans les forêts françaises aujourd’hui qu’il y a vingt ans. La nécromasse est souvent accusée de provoquer des fléaux tels que des incendies ou des épidémies.
En France, la quantité de bois mort dans les forêts a fortement augmenté ces vingt dernières années. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), son volume moyen est passé de 5 mètres cubes par hectare en 2000 à 25 mètres cubes par hectare en 2020, soit une multiplication par cinq. Cette hausse s’explique par plusieurs facteurs : épisodes caniculaires, sécheresses répétées, attaques de parasites et tempêtes. Ces phénomènes affaiblissent les arbres, accélèrent leur vieillissement et favorisent leur mort naturelle. Pourtant, cette augmentation est souvent perçue négativement, comme un signe de mauvaise gestion forestière ou de danger pour les écosystèmes.
Le bois mort n’est pas un déchet, mais un élément essentiel des forêts. Il abrite une biodiversité remarquable : plus de 40 % de la diversité biologique des écosystèmes forestiers dépend d’organismes appelés saproxylophages, qui se nourrissent de bois en décomposition. Parmi eux, on distingue les espèces saproxyliques (qui ne consomment que du bois mort) et les espèces xylophages (qui vivent dans le bois, mort ou vivant). Ces organismes jouent un rôle clé dans le recyclage de la matière organique. Par exemple, des champignons comme l’amadouvier ou des insectes comme le lucane cerf-volant ou le grand capricorne du chêne participent à la décomposition du bois.
La décomposition du bois mort se déroule en trois phases. D’abord, des champignons colonisent le bois, comme la moisissure noire ou l’amadouvier, responsables de la pourriture blanche. Ensuite, des insectes xylophages, comme les coléoptères de la famille des cérambycidés, se nourrissent du bois. Enfin, des organismes détritivores (champignons, bactéries, acariens) transforment les débris en humus, restituant des éléments minéraux essentiels aux arbres. Ce processus, qui dure entre 5 et plus de 100 ans selon l’essence de l’arbre et son environnement, permet aussi de stocker du carbone dans le sol, souvent plus que dans la partie aérienne des forêts.
La quantité de bois mort est un indicateur de la santé écologique des forêts. Dans les réserves forestières protégées, où l’exploitation humaine est limitée, les volumes de bois mort peuvent atteindre plus de 100 mètres cubes par hectare, soit deux à quatre fois plus que la moyenne nationale. Ces espaces abritent une biodiversité riche et complexe, comme le montre le réseau national des réserves forestières. Pourtant, ces zones protégées ne représentent que moins de 2 % de la superficie totale des forêts françaises. Le bois mort est donc un marqueur du bon état écologique des écosystèmes forestiers.
Face à l’importance du bois mort, des mesures de protection ont été mises en place. Les forestiers ont créé des îlots de vieillissement et de sénescence, des parcelles où les arbres âgés et morts sont conservés pour favoriser la biodiversité. Des trames de vieux bois ont également été établies pour relier ces zones et permettre aux espèces dépendantes des vieux arbres de se déplacer. En 2022, un plan national d’action pour la préservation des vieux bois a été lancé. Ces initiatives visent à concilier exploitation forestière et préservation de la biodiversité, mais elles rencontrent parfois des résistances.
Le bois mort est souvent critiqué pour plusieurs raisons. D’abord, il est perçu comme un obstacle à l’exploitation forestière, car les arbres morts ou affaiblis ne peuvent pas être utilisés pour la construction. Ensuite, il est accusé de favoriser les incendies, les épidémies d’insectes comme les scolytes, ou de créer des embâcles dans les cours d’eau. Cependant, ces idées reçues sont souvent infondées. Par exemple, 97 % des incendies en Europe sont d’origine humaine, et il n’existe pas de lien prouvé entre la quantité de bois mort et la surface incendiée. De même, les scolytes prolifèrent en raison des sécheresses et des monocultures, et non à cause du bois mort lui-même.
Avec le changement climatique, les vagues de chaleur devraient augmenter de 10 fois d’ici la fin du siècle, et les incendies de forêt pourraient progresser de 70 % d’ici 2050 par rapport à la période 2000-2020. Dans ce contexte, le bois mort joue un rôle ambigu. D’un côté, il peut aggraver les risques d’incendie dans certaines conditions. De l’autre, il participe activement à la résilience des écosystèmes en stockant du carbone, en favorisant la biodiversité et en régulant l’humidité des sols. La gestion des forêts doit donc intégrer cette dualité pour préserver à la fois les activités humaines et les équilibres naturels.
Le bois mort est aujourd’hui perçu comme un problème, alors qu’il était autrefois une ressource indispensable pour les communautés rurales. Cette perception négative s’explique par un décalage culturel : nos sociétés modernes sont de plus en plus déconnectées des cycles naturels longs, comme celui de la décomposition du bois. La forêt est souvent réduite à un espace de loisirs ou de production, sans que soit pris en compte son rôle écologique complexe. Comprendre le bois mort comme un maillon essentiel de la vie forestière permettrait de mieux gérer les forêts dans un contexte de changement climatique.

