«Inutile de mourir pour disparaitre» : dessiner et humaniser la rue
Le dessinateur Laurent Lavaste a mis sur papier ses années d’itinérance à Montréal..
Laurent Lavaste, un Français en voyage à Montréal pour le mariage de sa fille, traverse une période difficile après une rupture amoureuse. Cette situation le plonge dans l’itinérance. Il décrit cette expérience comme un désir d’effacement, tant pour lui-même que pour ses proches, afin de ne plus subir leur regard sur sa condition. Son parcours vers la rue s’explique par une accumulation de difficultés : un loyer trop élevé, des échecs personnels et un chagrin persistant. Il souligne que cette situation peut toucher n’importe qui, montrant ainsi que l’itinérance n’est pas réservée à un groupe spécifique. Lavaste insiste sur le fait que son entrée dans la rue résulte d’un enchaînement de circonstances, et non d’un choix.
Au début, Laurent Lavaste observe et dessine les personnes itinérantes de Montréal pour documenter leur réalité. Une rencontre marquante survient lorsqu’une femme lui offre un morceau de pain, ce qui le rapproche symboliquement de leur monde. Il décrit cette transition comme une attirance, voire un écho de sa propre souffrance et de son sentiment d’abandon. En décembre, période particulièrement difficile pour vivre dans la rue, il s’installe dans le quartier du Mile-End, sous 40 centimètres de neige, avec un poêle à bois de fortune. Les dix premiers jours sont extrêmement éprouvants, car il n’est pas habitué à côtoyer la misère, les maladies mentales, la drogue et la souffrance physique et psychologique.
Les dessins de Laurent Lavaste deviennent un moyen de reconstruction personnelle et de témoignage. Il représente des personnes exclues des refuges en raison de la présence de leur chien, une jeune femme contrainte à des échanges monétaires contre des faveurs sexuelles, et une ancienne infirmière, autrefois rémunérée 24 dollars canadiens de l’heure, qui cherche désormais 5 dollars pour se procurer du crack, une drogue stimulante. Cette infirmière, dont le nom est modifié dans l’œuvre, est décédée depuis. Parmi ses dessins, on trouve aussi celui de Choko, mort d’un arrêt cardiaque, une expression souvent utilisée pour évoquer une overdose ou une fin brutale. Ses œuvres attirent l’attention de sociologues en France et au Québec, et sont exposées à la Grande Bibliothèque de Montréal.
Laurent Lavaste évoque des histoires individuelles qui illustrent la diversité des parcours dans la rue. Il mentionne Marco, un homme de 55 ans issu d’un milieu aisé, qui a tout perdu pendant la pandémie de COVID-19. Marco a connu une période d’itinérance après avoir vécu dans un centre d’hébergement comme la Maison du Père, une référence à un organisme montréalais d’aide aux sans-abri. Il décrit une forme de fascination pour cette vie en marge du système, tout en reconnaissant la peur et la difficulté à s’en extraire. Marco admet que la rue exerce une attraction, mais aussi une menace constante, notamment lorsqu’il se retrouve à nouveau marginalisé après avoir tenté de se reconstruire.
Laurent Lavaste parvient à quitter la rue, mais ce retour à une vie « normale » n’est pas simple. Il évoque un sentiment de malaise en se retrouvant dans un bar après avoir partagé le quotidien des personnes itinérantes. Il se sent plus à l’aise en compagnie d’un sans-abri sur un banc qu’en milieu social conventionnel. Bien qu’il n’ait jamais consommé de drogue ou d’alcool, il reconnaît la difficulté de cette transition. Marco, son compagnon de rue, lui rappelle que « tu peux sortir de la rue, mais [que] la rue, elle, sort jamais de toi ». Cette phrase souligne l’impact durable de cette expérience sur l’identité et la psyché des individus.
À travers ses dessins, Laurent Lavaste invite le public à ne plus détourner le regard de la réalité des personnes itinérantes. Son œuvre, intitulée *Inutile de mourir pour disparaître. Carnets d’itinérance*, publiée aux éditions Écosociété, sert de support pour humaniser ces parcours souvent invisibilisés. Il partage des récits de souffrance, de résilience et d’exclusion, tout en mettant en lumière des situations marginales comme les agressions sexuelles dans les centres d’accueil. Ses dessins, devenus un outil de sensibilisation, sont reconnus par des sociologues et exposés publiquement, offrant une voix à ceux qui en sont souvent privés.

