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Culture

Emmanuel Marre : « Quand l’efficacité et la performance deviennent une fin en soi, elles peuvent se mettre au service du pire. »

Trois Couleurs · mis à jour 28 sept.

Avec le stupéfiant « Notre salut » (Prix du scénario à Cannes), Emmanuel Marre s’inspire des lettres que son arrière-grand-père (un ingénieur pétainiste zélé, incarné par Swann Arlaud) et son arrière-grand-mère se sont échangées pendant la Seconde Guerre mondiale pour dresser un tableau hyperréaliste de l’occupation. On avait rencontré le cinéaste à Cannes en mai dernier pour qu'il nous parle de ce film d'époque pourtant bien ancré aujourd'hui..

Origine du film

Le film Notre salut d'Emmanuel Marre s'inspire des lettres échangées pendant la Seconde Guerre mondiale par les arrière-grands-parents du réalisateur. Ces correspondances ont révélé un mélange unique entre la gestion matérielle du quotidien et des questions existentielles profondes, comme l'amour, le choix de vie ou les ambitions personnelles. Marre a été frappé par la présence d'images et de détails concrets, qui lui ont permis de reconstituer une vision globale de la période, notamment à travers le parcours de son arrière-grand-père, Henri Marre, un fonctionnaire ordinaire sous le régime de Vichy. Ce personnage, initialement effacé, devient une figure représentative des milliers de fonctionnaires de l'époque, illustrant ainsi la responsabilité individuelle face à un système politique. Le film explore Vichy de sa naissance à sa chute, en se concentrant sur ces acteurs secondaires souvent ignorés par l'Histoire.

Style cinématographique

Emmanuel Marre a choisi un style cinématographique délibérément immersif et subjectif pour Notre salut. Dès la première séquence, la caméra ne cherche pas à rester invisible : elle assume son rôle de témoin actif. Le réalisateur rejette l'idée d'une objectivité historique, préférant une approche qui privilégie l'émotion et la sensation du vécu. Pour renforcer cette immersion, il utilise une musique anachronique, comme Big in Japan d'Alphaville (1984), plutôt que des morceaux d'époque. Selon lui, une musique trop datée peut sembler artificielle et éloigner le spectateur de l'expérience sensorielle des personnages. Ce choix permet de créer une connexion immédiate avec les émotions des protagonistes, en s'appuyant sur des références culturelles plus universelles pour le public contemporain.

Henri Marre, figure ordinaire

Henri Marre, interprété par Swann Arlaud, incarne un personnage ordinaire dont le nom disparaît progressivement au profit de l'appellation générique Monsieur Henri. Ce choix symbolise la transmutation d'un individu en une figure collective, représentative des fonctionnaires de l'époque. Marre explique que ce personnage n'est pas un héros tragique, mais un homme lambda, dont le parcours illustre la question de la responsabilité individuelle face à un système oppressif. Le réalisateur insiste sur la nécessité de ne pas réduire le récit à une dimension individuelle, mais de montrer comment des milliers de personnes comme Henri Marre ont participé, par leur conformisme ou leur passivité, au fonctionnement du régime de Vichy. Ce choix narratif vise à éviter une lecture simpliste de l'Histoire.

Archives et vérité historique

Emmanuel Marre rejette catégoriquement la colorisation des archives, qu'il considère comme une manipulation artistique éloignant la vérité historique. Pour lui, la vérité d'une image réside dans son authenticité, y compris dans les outils et les conditions de sa création. Il préfère travailler avec des archives sonores et visuelles en les faisant dialoguer, plutôt que de les modifier. Le réalisateur a collaboré avec une archiviste pour exploiter des documents inédits, ce qui a également influencé sa réflexion sur les méthodes de tournage. Il s'est inspiré des techniques des équipes d'actualité des années 1940, comme l'utilisation de caméras avec zooms et éclairages rudimentaires, pour recréer une atmosphère authentique. Cette approche vise à préserver la mémoire sensorielle des événements, plutôt que leur exactitude visuelle.

Vichy, ville symbolique

Le tournage de Notre salut a été réalisé en grande partie à Vichy, une ville chargée d'histoire en raison de son rôle central dans le régime de Vichy (1940-1944). Marre souligne l'importance des lieux pour capter les vibrations historiques et donner une dimension physique aux acteurs. Parmi les lieux emblématiques figurent l'ancien casino de Vichy, transformé en QG de la Milice française en 1944, où des traces de balles sont encore visibles dans les cellules souterraines. D'autres sites, comme les anciens palaces transformés en logements ou la Maison du Peuple de Limoges, ont également été utilisés. Ces lieux rappellent que Vichy, malgré son image de ville dédiée au plaisir et aux soins, était le cœur d'un régime totalitaire. Le réalisateur y voit une ironie historique, où les valeurs prônées par l'État français (famille, travail, patrie) contrastent avec la réalité d'une ville vouée aux loisirs.

Langage et violence politique

Le film met en lumière l'utilisation du langage comme outil de dissimulation de la violence politique sous le régime de Vichy. Des termes comme ramassage ou regroupement étaient employés pour désigner la déportation des Juifs, tandis que coopération remplaçait collaboration pour évoquer les relations avec l'Allemagne nazie. Marre explique avoir découvert cette pratique dans des télégrammes d'archives, où des fonctionnaires barraient et remplaçaient des mots pour adoucir la réalité. Pour renforcer cette dimension, le réalisateur a fait appel à de vrais fonctionnaires pour jouer des rôles dans le film, notamment lors de la scène d'ouverture. Cette approche illustre comment le langage administratif peut servir à rendre acceptable des actes inhumains, un phénomène que Marre qualifie d'euphemisation du réel.

Écho contemporain

Emmanuel Marre établit un lien direct entre les mécanismes du régime de Vichy et les logiques contemporaines d'efficacité et de performance. Selon lui, lorsque ces notions deviennent des fins en soi, elles peuvent être détournées au service du pire, y compris dans un cadre économique ou politique. Cette réflexion s'inscrit dans une analyse plus large des régimes autoritaires, où la fascination pour la modernité technique et la rationalisation des processus sert souvent de couverture à des idéologies oppressives. Le réalisateur cite l'historien Johann Chapoutot, qui a montré comment Vichy a mis en place une idéologie propre, distincte de l'occupation nazie, avec des fondements économiques et sociaux. Pour Marre, cette histoire n'est pas un simple rappel du passé, mais un avertissement sur les dérives possibles des sociétés modernes.

Contexte historique et enjeux

Le film Notre salut s'inscrit dans un contexte où de nombreux réalisateurs revisitent les guerres du début du XXe siècle, comme La Bola Negra, Coward, Fatherland ou Moulin. Pour Marre, cette tendance reflète une préoccupation contemporaine : la question de savoir comment chacun aurait agi face à des situations extrêmes. Il note une atmosphère de tension croissante, où les images de violence et les discours politiques rappellent des périodes sombres du passé. Cependant, il précise que Notre salut ne cherche pas à établir un parallèle direct avec le présent, mais à interroger les mécanismes qui permettent à des régimes oppressifs de s'installer. Le réalisateur insiste sur l'importance de regarder vers l'avenir, tout en tirant des leçons du passé pour éviter de répéter les mêmes erreurs.

Ce que ça pourrait changer

Le film *Notre salut* d'Emmanuel Marre, produit par Condor, est sorti en salles le 30 septembre 2026, après avoir été présenté en compétition au Festival de Cannes en mai 2026. Le long-métrage dure 2 heures et 33 minutes. Le projet s'inscrit dans la continuité des travaux précédents du réalisateur, notamment *Rien à foutre* (2022), qui explorait également des thèmes liés à la résistance individuelle et collective. La sortie du film coïncide avec une période où le cinéma français et international semble se pencher sur les leçons de l'Histoire, en particulier sur les mécanismes des régimes autoritaires et leur héritage contemporain.

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