Emmanuel Marre : « Quand l’efficacité et la performance deviennent une fin en soi, elles peuvent se mettre au service du pire. »
Emmanuel Marre interroge, à travers Notre salut, la porosité entre efficacité administrative et violence politique sous le régime de Vichy. En s’appuyant sur des archives familiales et un travail de reconstitution minutieux, le film révèle comment la rationalité gestionnaire a servi de paravent à l’horreur, posant une question toujours actuelle : quand la performance devient une fin en soi, jusqu’où peut-elle justifier l’injustifiable ?
Comment Emmanuel Marre articule-t-il dans Notre salut le quotidien matériel et les enjeux existentiels des lettres de ses arrière-grands-parents pendant la guerre ?
Marre souligne que ces correspondances mêlaient des préoccupations concrètes — logistique, habitat, réussite professionnelle — à des interrogations universelles sur l’amour, la politique et l’identité. Cette dualité lui a révélé une matière cinématographique où le banal et l’absolu coexistent, offrant une vision « de A à Z » du régime de Vichy à travers un fonctionnaire ordinaire, loin des figures héroïques ou démoniaques.
Pourquoi le réalisateur rejette-t-il l’idée de coloriser les archives historiques dans son film ?
Marre considère que la vérité d’une image réside dans son époque et ses outils de tournage, et que la colorisation ou les manipulations artistiques éloignent le spectateur de l’émotion brute. Il privilégie plutôt un dialogue entre archives et son contemporain, s’inspirant même des techniques des équipes d’actualité de l’époque — caméras légères, éclairages rudimentaires — pour ancrer le film dans une authenticité sensorielle plutôt que visuelle.
En quoi le personnage d’Henri Marre incarne-t-il une critique de la responsabilité individuelle face à un système oppressif ?
Henri Marre, fonctionnaire anonyme dont le patronyme disparaît progressivement, illustre l’effacement des individus dans la machine administrative. Son parcours questionne la tension entre responsabilité personnelle et complicité systémique, montrant comment un homme ordinaire peut devenir un rouage d’un régime totalitaire sans en être le décideur. Le film évite ainsi le piège du héros tragique pour interroger la banalité du mal.
Quelle lecture contemporaine Emmanuel Marre propose-t-il de l’efficacité et de la performance comme outils de légitimation du pouvoir ?
Pour Marre, lorsque l’efficacité et la performance deviennent des fins en soi, elles perdent tout ancrage éthique et peuvent servir n’importe quel régime, y compris les plus destructeurs. Cette logique, qu’il observe dans le pétainisme comme dans les régimes autoritaires contemporains, révèle une dérive où la rationalité technique se substitue à la réflexion morale, rendant acceptable l’inacceptable.
Ce que ça pourrait changer
Ce film invite à interroger les mécanismes contemporains de normalisation de l’inacceptable, où l’optimisation et la performance servent de paravents à des politiques régressives. Il rappelle que l’histoire n’est pas un lointain passé, mais un miroir dans lequel se reflètent les dérives actuelles de nos sociétés, notamment dans la gestion administrative et la communication politique.

