Entre trafic et tradition, les deux faces de la coca bolivienne 3/5 : La politique “Coca oui, cocaïne non” : une alternative aux mesures répressives ?
Dès 2006, avec l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir, la Bolivie adopte une nouvelle politique de la coca : développement de la filière légale, éradication des cultures illégales en concertation avec les producteurs et mobilisation pour dépénaliser la plante à l’échelle internationale..
En 2006, l'arrivée d'Evo Morales à la présidence de la Bolivie marque un tournant dans la gestion de la culture de la coca. Son gouvernement adopte une politique inédite intitulée "Coca oui, cocaïne non", qui vise à distinguer l'usage traditionnel de la plante de sa transformation illégale en drogue. Cette approche repose sur trois piliers : le développement d'une filière légale de la coca, l'éradication concertée des cultures illégales avec les producteurs locaux, et une mobilisation diplomatique pour dépénaliser la feuille de coca au niveau international. Evo Morales, ancien cultivateur de coca, incarne cette rupture en promouvant une industrialisation du secteur, avec la production de dérivés légaux comme des infusions ou des produits cosmétiques. Cette politique s'inscrit dans un contexte où la Bolivie, troisième producteur mondial de coca, cherche à concilier préservation des traditions andines et lutte contre le narcotrafic.
En 2009, la Bolivie inscrit la coca dans sa constitution, reconnaissant son importance culturelle et économique pour les communautés indigènes. En 2017, une loi générale sur la coca est adoptée, fixant des objectifs précis : étendre la superficie légale de culture de 12 000 à 22 000 hectares, industrialiser le secteur pour créer des emplois et des revenus, et proposer des alternatives économiques aux producteurs. Cette loi reflète une volonté de sortir de la logique répressive, souvent associée à des programmes comme ceux de la DEA (Drug Enforcement Administration, agence américaine de lutte contre les stupéfiants), jugés inefficaces et coûteux. La Bolivie refuse ainsi les financements américains, estimés entre 20 et 40 millions de dollars par an, pour éviter les pressions extérieures. L'objectif est de réduire les conflits avec les cultivateurs tout en régulant strictement la production pour éviter les détournements vers le marché illégal.
Entre 2006 et 2010, la superficie cultivée en coca en Bolivie augmente de 20 %, passant de 26 000 à 31 000 hectares. Cette croissance s'accompagne d'une baisse des tensions avec les producteurs, grâce à une politique d'éradication négociée. Cependant, entre 2010 et 2015, la tendance s'inverse : la superficie diminue de près de 35 %, atteignant 20 000 hectares en 2015, selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDD). Cette réduction est rendue possible par une collaboration active avec les communautés locales, évitant les conflits violents. Parallèlement, la Bolivie mène un combat diplomatique pour faire reconnaître la consommation traditionnelle de coca, obtenant en 2013 une reconnaissance partielle de l'ONU. Malgré ces avancées, la classification internationale de la coca reste inchangée depuis 1961 : elle est toujours classée au tableau I des stupéfiants, au même titre que la cocaïne ou l'héroïne, ce qui limite les possibilités d'exportation légale.
Malgré les succès initiaux, la politique bolivienne montre ses limites à partir de 2015. En dix ans, la superficie cultivée en coca augmente de 80 %, dépassant largement les 22 000 hectares autorisés par la loi. Cette croissance reflète une demande accrue, tant pour la consommation traditionnelle que pour le marché illégal. Les efforts de l'ONUDD pour contrôler la production se heurtent à des réalités économiques et sociales : la culture de la coca reste plus rentable que les alternatives proposées, et les producteurs contournent les quotas en déclarant des surfaces inférieures à la réalité. Par ailleurs, la dépénalisation internationale de la coca échoue, malgré les efforts boliviens. En 2025, la Bolivie se retrouve donc face à un paradoxe : une politique innovante en matière de gestion locale, mais un échec à long terme pour endiguer la production illégale et les tensions associées.

