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Géopolitique

Comment Erdoğan a inventé le néo-royalisme

Le Grand Continent · mis à jour 7 juil.

Depuis deux décennies, le président turc travaille systématiquement à l’avènement d’un nouveau régime politique. L’article Comment Erdoğan a inventé le néo-royalisme est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Turquie et démocratie

La Turquie a connu des phases de réformes démocratiques à partir de 1999, dans le cadre de sa pré-adhésion à l'Union européenne. Ces réformes, portées par un enthousiasme politique et sociétal, se sont progressivement affaiblies jusqu'à s'éteindre. Depuis, le pays est devenu un précurseur des régimes autoritaires dans l'ère post-démocratique. Le régime turc actuel, dirigé par Recep Tayyip Erdoğan, a progressivement abandonné les principes de l'État de droit, pourtant consolidés depuis 1945. Cette évolution s'est accélérée après le soulèvement de Gezi en 2013 et l'affaire de corruption qui a touché le sommet de l'État la même année. Le 16 avril 2017, un référendum constitutionnel a marqué le tournant vers un régime hyper-présidentiel, abandonnant définitivement l'État de droit en Turquie.

Deux axes du régime

Le régime politique turc actuel s'articule autour de deux axes interdépendants : interne et externe. Sur le plan interne, il remet en cause la primauté du droit comme source de légitimité du pouvoir. Sur le plan externe, il ignore l'ordre néo-westphalien, basé sur la non-ingérence, la souveraineté et le respect des traités interétatiques. Ces deux axes se traduisent par des actions contre les institutions étatiques ottomanes et turques, ainsi que par le non-respect des traités internationaux signés depuis 1945. Le régime turc participe ainsi à un Zeitgeist anomique, c'est-à-dire une époque où les normes communes sont annihilées. Erdoğan a notamment évoqué un droit de la politique lors d'une visite en Grèce en 2017, affirmant que les politiciens, et non les juristes, peuvent mettre à jour les accords internationaux.

Majoritarisme et opposition

Le régime turc actuel repose sur un majoritarisme, c'est-à-dire la primauté de la légitimité issue des urnes sur tous les autres principes de la vie politique et sociale. Ce majoritarisme exige la délégitimation de toute opposition, considérée comme une ennemie au sens de Carl Schmitt, un théoricien politique allemand. L'opposition est soit discréditée, soit emprisonnée, comme l'ont été le maire d'Istanbul Ekrem İmamoğlu ou l'ancien coprésident du parti pro-kurde Selahattin Demirtaş. En mai 2026, le principal parti d'opposition, le CHP (Cumhuriyet Halk Partisi, Parti républicain du peuple), a été neutralisé par une décision judiciaire annulant son congrès. Cette logique s'étend aux formations politiques elles-mêmes, qui sont systématiquement affaiblies par le pouvoir en place.

Unité du pouvoir

Le régime turc actuel exige l'unité des pouvoirs ou, plus exactement, la subordination de tous les contre-pouvoirs à l'exécutif. Cette subordination inclut notamment le pouvoir judiciaire, qui est régulièrement utilisé pour étouffer les oppositions. Les citoyens turcs subissent quotidiennement des dénis de justice. Cette centralisation du pouvoir s'inscrit en opposition avec le régime précédent, la République kémaliste, laïque et modernisatrice. Le régime actuel prétend s'appuyer sur le soutien des masses, ce qui le rapproche des régimes autoritaires contemporains comme ceux de Netanyahou, Orbán, Poutine, Modi ou Trump. Ce soutien populaire est un pilier essentiel de sa stabilité, malgré les déficiences économiques, politiques ou morales du régime.

Constitution révolutionnaire

Le régime turc actuel est en train de construire un nouveau système constitutionnel taillé sur mesure pour Erdoğan. Cette transformation majeure s'inscrit dans le cadre d'un processus de construction d'un régime antidémocratique. La nouvelle Constitution vise à ancrer durablement le pouvoir d'Erdoğan et à légitimer son autoritarisme. Ce processus s'accompagne d'une remise en cause des institutions étatiques, comme le pouvoir judiciaire, l'armée, les affaires étrangères, l'éducation, les finances publiques et l'administration civile. Ces institutions sont systématiquement discréditées et démantelées, ce qui favorise l'érosion de leur mémoire institutionnelle et la dénaturation de leur fonction. Les mécanismes d'équilibre et de contrôle entre les pouvoirs ont progressivement disparu.

Ce que ça pourrait changer

Le régime turc actuel bénéficie d'un soutien populaire inégalé dans l'histoire de la République turque. Ce soutien est un élément clé de sa stabilité, malgré les déficiences du régime. Contrairement à d'autres régimes autoritaires du XXe siècle, comme ceux de l'Allemagne ou de la Russie, la dérive autoritaire en Turquie n'est pas le fruit de convulsions sociétales profondes. Elle émerge dans un pays qui, au début du XXIe siècle, était considéré comme un modèle de *démocratie musulmane*. Aujourd'hui, ce modèle a cédé la place à une expression décomplexée de la prééminence culturelle, historique et religieuse de la Turquie, qui s'exerce aux dépens de ses voisins et contre le droit interétatique. Ce soutien populaire est analysé à travers les travaux d'Hannah Arendt sur le totalitarisme et de Wilhelm Reich sur le *désir totalitaire*, qui expliquent l'adhésion des masses à des régimes autoritaires.

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